SÉVÈRE JUSTICE DE DIEU CONTRE LE MAUVAIS PRÊTRE
Nous allons, Vénérés Confrères, tracer bien d'autres tableaux que les premiers ; hélas I j'en suis épouvanté et je ne fais contre mon gré qu'obéir à la vérité qui délivre.
Mais le prêtre va à la circonférence du cercle, il méprise le centre, tourne le dos à Dieu, le fuit : alors il tombe entre les mains de sa justice.
La bonté et la justice divine sont comme les deux bras de Dieu ; mais la bonté est le bras droit; c'est lui qui commence, qui fait presque tout, qui veut paraître dans toutes les opérations. Que les hommes s'y laissent conduire, elle remplira tout de bienfaits et .de munificence; mais au contraire, si l'insolence humaine s'élève contre elle, la justice, cet autre bras qui devait demeurer à jamais sans action, se meut contre la malice des hommes. Ce bras terrible, qui porte avec soi les foudres, la fureur, la désolation éternelle, s'élèvera aussi pour écraser les têtes de ses ennemis. 11 y a une espèce de partage entre la bonté et la justice : la bonté a la prévention, tous les commencements lui appartiennent; toutes les choses aussi dans leur première institution sont très-bonnes. Sa justice ne s'étend qu'à ce qui est ajouté, qui est le péché.
Quand on a abusé des douceurs ineffables de la miséricorde, on tombe nécessairement sous l'empire re-
cloutable de la justice ; car c'est également le propre d'un Dieu infiniment saint, et de récompenser la vertu et de punir le vice. Gomme Dieu est toujours, dit Salvien (1), ainsi sa justice est toujours; comme sa puissance est inaltérable, ainsi sa censure est immuable, et comme Dieu est perpétuel dans son droit, il est persévérant dans sa justice : Sicut Dens est sempet\sic justifia Dei semper; sicut omnipotentîa Domini indeficiens, sic censura indemutabilis; sicut Deus jure perpétuas, sic justifia persever ans. La justice de Dieu, dit un autre Père, ne connaît ni père, ni mère, ni amis, ni riche, ni puissant, ni roi, ni empereur, ni affidés, ni complices,^ elle ne fait acception de personne, elle connaît la vérité, et voilà tout.
Où court-il donc, cet homme, ce prêtre ? In regionem longinquam (2). Que fera-t-il donc dans cette région éloignée; clans ce pays des passions, des voluptés, des misères ; loin de Dieu ?. . . Ah ! il est- perdu. Comme le prodigue, il s'attache à un maître, à un tyran : Utpasceret porcos, l'on n'ose traduire en français ; ce sont de ces monstruosités que la bouche du prêtre ne dit pas. Quel état ! Ut pasceret porcos I sed numquid pascit porcos?Etiam. Et quomodo? Audite et timete! Le Saint- Esprit vous crie : Omnis homo qui transgreditur lectum suum... Contemnens in -an-imam suam, et dicens : Quis mevidet (3) ? Qui me voit? qui m'a vu?.., Tenebrœ circumdant me, parietes cooperiuntme : Les ténèbres m'en-
(l) De Gubematione Dei, liv. II, chap. vi et dernier, page 40,édit. de Baluze. — (2) Luc, xv, 13. — (3) Eccli., xxm, 25.
vironnent, les murs me couvrent... Id accidit... Mais non cognovit quoniam oculi Domini multo plus lucidiores stint super soient, circumspicientes omnes vias hominum. et profundumabyssi, et hominum corda intiientes in absconditas partes (1). Dieu a vu, il a sondé la profondeur de l'abîme... il a connu les replis du cœur, et il a écrit avec une plume de fer : quoi? la volonté de continuer : C'est son pain : Homini fomicario, panis dulcis; il ne se lassera pas jusqu'à la fin : Non fatigabitur transgrediens usquè in fine m (2) .
Mais en présence de Dieu : Opéra omnis carnis coràm illos et non est quidquam abscondittim ab oculis ejus (3) . Voilà ses œuvres de la chair devant Dieu, lui qui ne devrait faire que des œuvres de l'esprit... des horreurs du corps, lui qui ne devrait faire que les œuvres de l'âme... Eh I comme le Seigneur le regarde avec indignation et comme il se prépare à exercer sa vindicte en détruisant jusqu'à sa mémoire! Vultus autem Domini super facientes malat \d perdat de terra memoriam eorum (A).
Nudité, famine, liberté perdue, déshonneur : voilà les suites. Il est tout nu... il a perdu ses mérites... les précieux habits de la grâce; il meurt de faim... c'est la passion qui n'est jamais satisfaite... il est tyrannisé... plus de liberté, les fers de la volupté qui lui crie : Marche en avant, satisfais aux désirs capricieux et voluptueux, et puis paye... quel déshonneur ! Car
(i; Eccli., xxiii 28. — (2) ILid., 2!.— (3) ibid. , xxsix, 24. «-(4) Prov., xxxu, 17.
tôt ou tard tout sera connu... alors quel malheur! quel scandale ! Et puis plus de paix, plus de calme, plus de tranquillité, plus de bonheur : Immundus spiritus ambulat perloca arida, quœrens requiem, et non invenit (1). Ces raisons ne sont point les seules pour lesquelles un prêtre se sauve à la circonférence du cercle. Écoutez le sublime Isaïe î Vos yeux verront Jérusalem, opulente habitation : Oculi tui videbunt Jérusalem, habitationem opulentam (2)... Le confortable le plus exquis pour un prêtre. .. placé sur les rives du Phison qui contourne la terre d'Hevilath : Ubi nascitur aurum (3) . 11 en amasse, ses trésors se comblent, il laissera une belle fortune. Et les misérables sont nus et les pauvres périssent de misère : Qui aurum diligit, non justificabitur (h)... lignum offensionis est aurum sacrificantium: Voilà bien pour le prêtre : Vœ Mis qui sectantur illud, et omnis imprudens deperiet in eo (5)* Il périra avec son or, il le laissera à de mauvais héritiers qui maudiront sa mémoire, le disperseront et se ruineront. Il scandalisera le sanctuaire, sa paroisse, le pays entier... C'est pourquoi l'Esprit-Saint : Beatus qui inventus est sine macula et qui post aurum non abiit : sed speravit in peeuii id et thesauris (6). Comme toutes ces paroles doivent être méditées ! Il y a assez d'avares dans le sanctuaire.. . l'or est une croûte très-dure qui ne peut être ni cassée, ni fondue, ni enlevée du cœur du prêtre, ou bien on le déclarerait et on le mettrait en pièces. Le Seigneur dit
(1) Matth., xii, 43. — (2) Isaïe, xxxm, 20. — (3) Genèse, n, 2. — Eccli., xxxi, ^ —"(5) Ibid., 7. — (6) Ibid,, 8.
à Moïse : Consacre-moi dans le sacerdoce plusieurs choses, mais une croûte spécialement, qui n'ait pas fermenté : Crustulam absque fermento (1). Car si elle a fermenté, elle se collera tellement que l'on n'.en pourra pas tirer partie. C'est ce qui arrive à la croûte d'or qui fermente chaque jour, se durcit et adhère au cœur du malheureux qui la porte pour sa perdition. Il mourra avec sa croûte d'or et ne se corrigera en rien de cette scélérate passion : Avaro nihil scelestius (1).
Écoutez saint Augustin : Qui in terra prœsumunt habere facultatem, quomodb non erubescunt dicere : Dominus pars hœreditatis meœ ? Comment ! vous amassez du bien et vous osez dire : Dominus pars hœreditatis meœ ! C'est une perfidie ! c'est un mensonge ! c'est un sacrilège !
Et ailleurs : Pauperem vitam sacerdos gerere débet, le prêtre doit mener une vie pauvre. Ceci n'a pas besoin d'être prouvé... c'est d'ailleurs le sentiment général, tellement que le prêtre qui thésaurise s'amasse des anathèmes de la part des peuples, et des charbons ardents de la part de Dieu.
Mais je jette le regard et j'en vois un autre encore, qui court à la circonférence au lieu d'aller au centre, c'est le prêtre mondain. Il aime le monde, est aussi des sociétés du monde. Il est bien regardé comme tel, on dit : C'est un homme du monde ! c'est un homme du monde. Ce curé, ce vicaire, ce chanoine... ce prêtre... on l'admire peut-être comme homme du monde, mais
(l) Exode, xxix, 2. — (2) Eccli., x, 9.
non comme prêtre, et si l'on a besoin du ministère sacerdotal, ce n'est pas lui qu'on appellera.. . Le prêtre a toujours été et sera toujours déplacé au milieu du monde. Ce n'est pas ainsi que faisait le Maître... La vanité en séduit beaucoup. Vanité en tout... Il faut que l'évêque soit sans reproches, qu'il soit sobre et nullement adonné au vin, disait l'Apôtre à Timothée : Oportet ergo episcopum irreprehensibilem esse.,, sobrhim.,. non vlnolentum (1). De ces paroles saintes, il est aisé de conclure combien doit être éloigné des excès de l'intempérance et du vin celui qui aspire au sacerdoce ou qui se trouve déjà élevé à celte dignité sublime. Comme il ravale son état celui qui prend du vin avec excès î Et quelles sont les suites, grand Dieu î
La paresse... l'on joue, l'on va, l'on vient... mais point d'étude, point de lecture... les détails seraient immenses, je les fuis.
Oh ! combien qui abandonnent le centre pour aller à la circonférence ! la justice de Dieu les poursuit, elle court avec vitesse, étend sa grande main qui tient d'un bout de l'univers à l'autre; elle les saisit et les enchaîne, personne ne peut s'y soustraire. Elle les torture de remords, elle ne leur laisse point de repos... elle maudit son ministre, s'il le faut...
Si seul et sans armes, dit le cardinal Bellarmin, dans un chemin étroit et profond, vous rencontriez
(l)Tim., m, 2 3. j
votre ennemi armé et bien accompagné, de quelle frayeur ne seriez-vous pas saisi ?.. . Vous vous jetteriez à ses pieds pour lui demander la vie. Et vous ne craignez pas, vous ne frémissez pas à la vue de la justice de Dieu, qui est prête à vous frapper? Vous ne vous hâtez pas de la désarmer par votre repentir, vos larmes et vos prières ?
Il va mourir, ô Dieu 1 dans quel état? au lieu de faire pénitence, il tremble, il craint la mort, il cherche à se sauver, il court à la circonférence ; mais l'Ange de la justice divine fait deux pas, il étend son bras et le tient... après quelques convulsions, son âme s'exhale, il est mort.
Et son éternité, quelle est-elle ?... Quels bourreaux î L'autel, la chaire, le confessionnal, le coffre-fort, en voilà quatre... en face de la terreur la plus corrosive et la plus pénétrante, c'est affreux !
L'autel où il a fait couler le sang de Jésus* Christ, qu'il a bu par tonneaux et qu'il a inclignement profané; c'était pour la rémission des péchés des autres, et il n'y en a pas eu une goutte pour la rémission des siens... Crudelis tortor (i) !
La chaire où il a profané la parole de Dieu, ce qui est aussi grave que l'indigne communion; car c'est fouler aux pieds le Verbe de Dieu, comme l'indigne communiant foule aux pieds le corps de Dieu., . dans les deux cas, c'est fouler Jésus-Christ; il a prêché sans
(i) Saint Bernard.
préparation, sans exactitude, sans fidélité, sans conviction et sans cœur. . . Voilà son bourreau !
Le confessionnal où il a absous par complaisance, où il a refusé l'absolution par caprice, par colère et par haine... dont il s'est peut-être servi comme l'araignée se sert de sa toile, pour prendre une victime. . . Ali ! quel horrible bourreau !
Son coffre-fort où sont entrées et d'où sont sorties les injustices... le père de son avarice et de son attachement désordonné à l'argent... Vrai Judas qui a vendu son Maître à bien meilleur compte!...
Quelle honte! quelle terreur! quel dépit! quel désespoir!... Tradidit'eum tortoribus (1) . Le voila livré a ses bourreaux... Vermis eorum non moritur et ignis non éxtinguitur (2) . . .
L'enfer du prêtre, vous le comprenez, c'est l'objet d'une justice toute spéciale, parce qu'il a péché avec plus de connaissance, avec plus de malice, avec plus d'ingratitude et qu'il était au premier degré de l'échelle... Tellement que c^st une puissance quintuplée à la disposition d'une colère quintuplée qui s'exerce sur une victime, qui ne finira pas et qui recevra toujours un quintuple châtiment.
Est-ce qu'il n'y a pas moyen de se défendre de ce terrible enfer? Mais oui, oui, oui, Vénérés Confrères ! Vous l'avez peut-être mérité, mais vous pouvez l'éviter ; Valez au centre, vous y trouvez Dieu, vous l'adorez et
(1) Matth., xvm, 34. — (2) Marc, îx, iô ,
vous lui dites franchement : Peccavi (i). Miserere mei (2). En ce moment même Dominus transtulit peccatum (3). Non morieris, mais vous vivrez et vous êtes mon ami.
Quel torrent de bonté 1 quel feu de miséricorde! Il était ennemi, le voilà ami. Qui pourrait raconter dans ses détails cette magnifique évolution, en rappeler toutes les phases liées l'une à l'autre par d'insensibles nuances, comme l'aube et le crépuscule lient le jour à la nuit. Incapable de comprendre le mystère d'amour et de pardon, enivré d'amour et d'admiration, l'esprit se perd dans une muette extase.
Revenu à lui, il comprend que l'Évangile parle aux hommes un langage qu'il n'avait jamais entendu ; il ouvre devant eux comme un monde nouveau où leur pensée et leur amour se reposeront désormais avec une joie ineffable et calme. Le Dieu qu'il annonce n'est plus le Dieu terrible, mais le Dieu de miséricorde, le Dieu vraiment Père qui sait pardonner. Ses enfants le quittent pour aller en des régions lointaines, ils se punissent eux-mêmes et ils n'y trouvent que la famine, le désordre et la misère; fatigués, épuisés, n'en pouvant plus ils reviennent, son œil de père les voit de loin, et, accourant, il se penche sur eux et les accueille avec un baiser. Une parole de repentir : Peccaln^ a suffi pour mériter qu'ils fussent revêtus de leur robe première. J'ai péché % et le péché n'est plus.
Quel océan de bonté! sans rives ni rivages, infini,
(l) II Rois, xn, 13. — (2) Ps. Lr 1. — (3) II Rois, xii, 13.
infini I c'est là que nage et se dilate la création. Mais le saint prêtre, qui fut toujours juste ou qui vient de se convertir, se dilate comme le poisson dans son élément. Quelle joie! quelle extase de bonheur! Il s'épanouit comme une fleur qui jette ses racines dans les eaux et qui étend ses longs filets et ses corolles à la surface. Je le vois qui s'abreuve , se nourrit d'une sève qui jamais ne s'épuise, de la force et de la lumière et de la vie de celui qui est (1). Plongé, perdu dans les hautes merveilles de la puissance, de la sagesse et de l'amour, il se plonge et se perd dans la source même de ces infinités. Il sait, le fortuné ministre de Dieu, ce que c'est que la patrie, et il s'enivre de lumière, et son âme emportée par des flots de délices s'endort doucement et avec extase dans les célestes parvis où elle chantera éternellement : Saint, saint, saint (2), est celui qui est bon, qui est juste, qui est miséricordieux et qui transforme le pécheur en ami : Amicitiam copnlavi (3). Amrn.
&ERVBUK »E DIEU
Nemo potest duubus dominis servire.
Personne ne peut servir deux maîtres.
(Matin., vi, U40
Cet oracle de Jésus-Christ est si clair et si raison -
( i) Exode, m, 14. — (2) Isaïe, vi, 3. — (3) Eccli., xxxvii, 1. * Ce sermon a été prononcé à la fin d'une retraite.
nable qu'il aurait semblé inutile de le prononcer. Et surtout pour des prêtres, car dans l'idée de qui peut-il venir que le prêtre puisse avoir un autre maître que Dieu? lui qui est son ministre et son lieutenant, lui qui par ses fonctions et tout son ministère est entièrement divinisé ! Pourquoi donc dire devant lui : Nemo potest duobus dominis servire ?
Ah! Vénérés Confrères, l'aveuglement est profond, la déception est commune, les aberrations intellectuelles et morales sont vraiment plus fréquentes chez les prêtres que chez les laïques. Savez -vous qu'un prêtre est capable, même après cette retraite, de choisir un autre maître que Dieu ? Vous vous révoltez contre ma proposition et vous ne pouvez y croire. Réfléchissez profondément et appelez à votre secours l'expérience. Or, écoutez!
Deux maîtres se présentent comme devant emporter mon cœur, qui est-ce? Qui ose se mettre en parallèle avec Dieu? Le monde... Dieu et le monde... ils sont opposés grandement par les doctrines et par les actes. . . ils se répugnent et, par conséquent, point de convention... Aut enim unum odio habebit et alterum contemnet... non poîeslis Deo servire et mammonœ. Traduisons, quoique ordinairement je ne traduise pas : « Nul ne peut servir deux maîtres; car ou il aimera l'un ou il haïra l'autre; ou il sera docile à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu etMammon. »
Osons-nous les mettre en face ? Le monde est trompeur, corrompu et corrupteur, injuste, faible et
impuissant, léger et sans consistance ; voilà des caractères; les avez-vous médités? Dieu est saint, juste, bon, puissant, immuable et éternel, et c'est à l'infini : Jncùm* jjrehensibilis cogitatur (1). Voilà ses caractères! 0 mon Dieu ! quel maître vous êtes ! quel Père vous vous montrez ! Quelle grandeur! Mais surtout quelle bonté !
Eh bien ! aujourd'hui il faut choisir entre les deux maîtres et se décider pour toujours. L'âge où vous êtes, la circonstance de la retraite, les dangers d'attendre ; tels sont les grands et déterminés motifs. Qui de vous veut le monde ?. . . Personne. Dieu, dites-vous, est notre maître, notre père, notre conducteur, notre amour, notre tout.
Oh ! le grand choix ! mais il faut qu'il dure. Cimentezle, ô Dieu de puissance et régnez sur tous sans aucune exception.