‹ Devoirs des prêtresChapitre 27 sur 54 · LA CHAIR · texte numérisé non relu

LA CHAIR

On ne vient point à bout de la soumettre parfaitement : elle paraît domptée, quand au contraire elle est prête à se révolter avec plus ou moins de furie. Saint Paul en fit une triste expérience, à la vérité, mais bien propre à vous apprendre combien vous devez vous défier de vous-même. Quoiqu'il aimât Jésus-Christ et qu'il osât défier les créatures, les puissances de la terre et de l'enfer de le séparer de lui; quoiqu'il ne craignît pas de dire : Ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni le chaud, ni la nudité et le besoin, ni la tribulation et la persécution ne sont capables de me faire oublier ce que je dois à mon Sauveur et à mon Dieu : Quis crgo nos separabit à charitate Christi? an tribiilatio ? an angustia? an famés ? an mtditas? an persecutio ? in his omnibus superamus (1) ; quoique sa sollicitude fût- con-

(ORom., vin, 35, 37.

2oG DEVOIRS DES PRÊTRES

linuelle et qu'il travaillât sans relâche à répandre les vérités de l'Évangile; enfin, quoiqu'il châtiât son corps et qu'il le réduisît en servitude, car c'est ainsi qu'il s'exprime : Castigo corpus meum et in servitutem redigo (1), quels assauts n'eut-il pas à soutenir? Les attaques de cet ennemi domestique furent si vives, si redoutables, qu'il les appelait des soufflets de Fange de Satan : Datus est mihi stimulus carnis meœ angélus Satanœ, qui me colaphizet (2), et qu'il se crut obligé de recourir à Dieu, de le prier, de le conjurer même de soutenir sa faiblesse et de ne pas permettre qu'il devînt l'esclave de la plus vile de toutes les passions et du plus ignoble des vices : Propter quod ter Dominum rogavi ut discederet à me (3).

Mais l'exemple de saint Jérôme a quelque chose de plus frappant. Séparé des hommes, confiné dans un affreux désert, dans une vaste et profonde solitude, au milieu des tigres et des scorpions; accablé par les veilles, couché sur la terre nue , hélas ! son visage décharné permet à peine de le reconnaître, son corps n'est plus qu'un squelette aride et desséché ; qui le croirait? Ces sages et rigoureuses précautions ne l'empêchent pas de courir des risques, mille objets lui salissent l'imagination, il se retrace encore l'image dangereuse des délices de Rome : Putabam me Romanis intéresse deliciis; il se transporte en esprit dans les cercles des danses romaines : Sœpe choris intereram puellarum; il est encore dévoré par les ardeurs d'un feu

(1) I Cor, ix, 27. — (2) II Cor, xn, 7. — (3),ïbid., 8.

impur : Pailebant ora jejmiiis, etc.. Hbidhium incendia ebulliebant.

Mon Dieu I si vous éprouviez ainsi la vertu de ceux qui aimaient mieux mourir mille fois que de vous offenser ; que sera-ce de ceux qui, au lieu de mortifier leur chair et de l'exterminer par les travaux de la pénitence, en font leur idole, lui procurent ses aises et l'engraissent dans les délices et le repos ? Le Saint- Esprit ne veut pas que nous ignorions leur sort malheureux ; il nous apprend qu'une chair délicatement nourrie se révolte, qu'elle dégrade l'homme du privilège de sa raison, et le porte aux excès les plus honteux : Qui délicate nutrit servum su uni sentiet eum contumacem (1) ; il nous apprend que les villes abominables que la colère de Dieu réduisit en cendre trouvèrent leur perte dans l'abondance et dans l'excès de la nourriture : Ecce hœc fuit iniquitas Sodomœ, saturitas panis et abundantia (2) ; il se trouve sans doute des personnes sobres et tempérantes que le démon de l'impureté attaque ; mais j'ose assurer que vous n'en trouverez pas d'intempérantes qui soient véritablement chastes. Un estomac qui regorge d'aliments, dit saint Jérôme, regorge aussi de passions : Venter mero et cibis exœsinans, despumatin libidinem:

Mortifiez donc, écrivait saint Paul aux Colossiens (3), mortifiez ce qui compose en vous l'homme terrestre, la fornication, l'impureté, la passion du plaisir : Mortificate ergà membra vestra qnœ sunt super terrain, for-

(1) Prov., xxix, 21. — (2) Ezéch., xvi, 49. — (3) CoIqss., m, 5.

nicaii&nem. immmiditiam, Ubidinem. Quelle expression î Il faut que les passions honteuses soient bien naturelles à la nature corrompue, puisque saint Paul les appelle les membres de l'homme charnel. Nous ne saurions les retrancher, absolument, on nous y exhorterait en vain. Il est de notre condition de les souffrir ; mais il est de notre religion de les combattre et de notre vertu de les dompter et de les soumettre. Ah! n'oublions Jamaïque nous appartenons à Jésus-Christ et que pour lui appartenir il faut crucifier sa chair, c'est-à-dire retrancher ce qu'il y a de vicieux et de déréglé dans la chair, contredhe les- désirs et les convoitises qui naissent de la chair; c'est de toutes les précautions la plus nécessaire pour conserver l'aimable vertu de pureté.

Page 1