LA FAMILIARITÉ AVEC LES PERSONNES D'UN SEXE DIFFÉRENT
En effet, rien au monde n'est plus dangereux ni plus indécent pour des ecclésiastiques.
Et d'abord, c'est de tout temps que la fréquentation des femmes a été fatale à tous ceux qui se la sont permise. Samson n'a été trahi et livré à ses ennemis que parce qu'il s'attacha à une étrangère. Ce fut au milieu des flammes, et ce qui étonne beaucoup plus, ce fut dans un âge déjà avancé que Salomon se pervertit et qu'il en vint jusqu'à adorer des idoles : Cùmque jàm esset senex, depravatum est cor ejus per matières, ut sequeretur deos aliénas (1). Et sans aller si loin, l'expérience ne nous en apprend-elle pas assez ? Combien de chutes scandaleuses qui ont répandu une odeur de mort dans une paroisse, dans une province, dans un État, ont été occasionnées par les fréquentes entrevues !
Qu'on ne dise donc pas qu'on a des intentions pures, que les personnes que l'on voit sont d'une vertu à l'abri du moindre sonpçon et que dans les conversations tout se passe selon les règles de la bienséance la plus scrupuleuse !
(1) III Rois, xi, 4.
DEV. DES PR. il
Ce que j* ai à répondre à ces vaines excuses, c'est que nous sommes hommes et qu'il suffit d'être homme pour avoir tout à craindre et de sa propre faiblesse et de la faiblesse d' autrui. Ce que j'ai à répondre, c'est que Notre-Seigneur, ce grand modèle des prêtres, nous a donné l'exemple du contraire ; il conversait si rarement avec les femmes, que ses disciples furent étonnés de le trouver avec la Samaritaine : Mirabantur quia cum muliere loquebatur (1). Ce que j'ai à répondre, c'est qu'on commence ordinairement par des amitiés naturelles, qu'on vient ensuite aux sentiments tendres, que de ceux-ci on passe aux sensuels et qu'enfin après avoir commencé par l'esprit on finit par la chair : Ut cùm spiritu cœperitis.) mine carne consummemini (2).
Ah ! puisque nous sommes si faibles, si enclins au mal, pourquoi, demande saint Jérôme, pourquoi augmenter sa faiblesse en s'exposant au danger? Pourquoi nous mettre dans la cruelle et barbare nécessité de vaincre ou de périr honteusement ? Quid tibi necesse est in eâ versari domoin quà necesse habes quotidie vincere aut perire? Étant aussi faibles que nous sommes, pourquoi nous engager dans des occasions où les plus forts ont fait si souvent naufrage? Car, c'est dé tout temps, dit saint Ambroise, que la conversation des personnes de l'autre sexe a été funeste aux ecclésiastiques, la volupté y a triomphé du plus vertueux : Multos etiam fortes illecebra decepit.
D'ailleurs, quand l'Église ne proscrirait pas ces sorti) Jean, iv, 27. — (2) Galates, m, 3c
tes de fréquentations ; quand elle ne défendrait pas à ses ministres de voir habituellement les personnes de l'autre sexe et d'avoir avec elles de longs et d'inutiles entretiens ; qu'il n'y aurait pas de danger dans ces fréquentations mal placées, dont on ne peut deviner ni le sujet ni l'utilité, car, après tout, l'on a beau vanter la droiture de ses vues, l'innocence de ses démarches, on ne viendra pas à bout de persuader, même aux plus sensés et aux mieux intentionnés, qu'il ne s'y glisse rien de trop humain, ni que la chasteté n'en souffre aucune atteinte ; quand ces longues conversations n'emporteraient pas un temps considérable, que les ecclésiastiques doivent au prochain et aux fonctions de leur ministère et dont ils rendront compte au tribunal du souverain Juge , pourrait-on se dissimuler l'indécence de ces amitiés? Convient-il qu'un ministre de Dieu, dont le ministère est si formidable aux anges mêmes, qui est chargé de la sanctification et du salut des âmes, se livre à des amusements que l'on tolère à peine dans les personnes du monde ?
Veillez donc et priez : Vigilate et orate (1) I Veillez. La pureté est un riche trésor que nous portons dans des vaisseaux d'argile, le moindre choc peut les briser, et ils se briseront si vousne marchez dans la crainte et si une sage défiance ne vous tient toujours sur vos gardes. Priez ! la pureté est une vertu céleste, c'est Dieu qui la donne et il n'y a que lui qui la conserve.
Veillez ! Vous êtes environnés d'ennemis qui vous
(0 Matth., xxvi, 4t.
observent, qui vous tendent des pièges ; ils vous surprendront, ils vous précipiteront dans le crime si vous leur en fournissez imprudemment l'occasion. Priez ! Quelque attentifs que vous soyez, vous ne résisterez pas à tant d'ennemis ligués contre vous ; sans le secours de Dieu, vous succomberez à leurs efforts.
Veillez î Dieu n'a rien promis aux présomptueux qui s'exposent témérairement, qui marchent sans réflexion, s'engagent librement et de sang-froid dans les occasions périlleuses ; il les menace au contraire de les laisser périr, puisqu'ils veulent s'engager : Qui amat periculum, in illo perihit (1). Priez! Dieu nous a fait des promesses, il y sera fidèle; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces : Fidelis Deus qui nonpatietur vos tentari suprà id quod potestis (2).
Veillez ! l'aimable vertu de chasteté est confiée à vos soins, vous ne la perdrez que par votre faute. Tous les hommes et tous les démons réunis ensemble ne sauraient vous l'enlever malgré vous. Priez néanmoins ! C'est Dieu qui donne le pouvoir et la bonne volonté ; sans lui vos plus grands efforts ne seraient pas heureux; inspirés par la présomption, ils ne pourraient que tourner à vôtre confusion. Conjurez donc le Seigneur d'avoir égard à votre faiblesse et de détourner de vous tout ce qui pourrait séduire votre esprit et corrompre votre cœur ; de vous préserver de la tentation et de ne pas permettre au moins que vous y succombiez ; mais de vous conserver purs et sans tache
(1) Eccli., m, 27. — (2) I Cor, x, 13.
pour qu'à travers la glace brillante de la chasteté vous puissiez déjà voir Dieu sur la terre et le voir face à face éternellement dans le ciel : Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt (1) . Amen.