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CHAPITRE PREMIER

DÉFINITION DE LA TIÉDEUR : UNE TIÉDEUR INÉVITABLE ET UNE QUE l'on PEUT ÉVITER; DIFFÉRENCE ENTRE LA TIÉDEUR ET ï/ ARIDITÉ.

La tiédeur, disent les théologiens, est une certaine lâcheté de l'âme pour l'observation des commandements et des règles, qui fait ou qu'on les viole entièrement ou qu'on ne les observe qu'avec négligence : Torpor est animi remissio quœdam circa prœceptorum observationem , ita ut vel omittantur penitus, vel neglî* genler impleantur .

C'est la mort, dit saint Paulin, ou un désordre voisin de la mort : Torpor mit mors aut vicina morti labes est (2) . Toute lâcheté qui ne laisse pas se mouvoir est l'image de la mort.

La tiédeur , dit saint Thomas, est une langueur habituelle dans le service de Dieu ; c'est une pesan-

(1) Matth. v, 8. — (2) Epître36.

teur dans l'âme à se porter aux choses de Dieu; c'est un relâchement dans les pratiques de piété; c'est comme l'assoupissement de l'âme qui s'endort dans sa négligence et se ralentit dans ses sentiments.

La tiédeur est fille de la paresse, qui est un péché capital; elle est opposée aux mouvements de la charité qu'elle amortit , qu'elle refroidit, qu'elle éteint. Elle apporte des langueurs dans l'amour de Dieu et du devoir et paralyse aussi la vie spirituelle.

Un savant et spirituel auteur, surtout sur la nature de la tiédeur, dit : Qu'est-ce que la tiédeur pour l'eau? c'est le mélange du froid et du chaud. Qu'est-ce que la tiédeur de l'âme que Dieu abhorre si violemment? c'est le mélange du bien et du mal. L'âme tiède ne voudrait pas sans doute commettre des péchés mortels : voilà le chaud! mais elle commet facilement toutes sortes de péchés véniels : voilà le froid ! Elle ne voudrait pas gravement se mettre en colère : voilà le chaud! mais elle se montre amère dans ses paroles, de mauvaise humeur et impatiente dans sa conduite : voilà le froid! Elle ne commettrait pas une grave détraction : voilà le chaud ! néanmoins elle en commet qui, si elles ne sont pas graves, ne sont pas peu acerbes : voilà le froid ! Elle a en aversion l'impureté : voilà le chaud ! mais elle aime beaucoup la vie molle et oisive qui y conduit tôt ou tard : voilà le froid! Elle ne voudrait pas avoir le bien d'autrui , voilà le chaud ! mais elle est immodérément attachée au sien : voilà le froid !

L'âme tiède fait des bonnes œuvres, mais avec langueur et une intention peu pure. Elle s'approche des sacrements, se confesse souvent et communie encore plus souvent, mais elle s'approche des sacrements avec peu de préparation, se confesse souvent sans amendement de vie, et fait des communions peu ferventes. L'âme tiède peut faire encore de longues prières, mais sans attention et sans ferveur. Elle fait le bien, mais elle le fait mal, elle le fait selon son propre génie, sans esprit intérieur et sans règle. Faire du bien de cette manière, c'est ne rien faire de bien.

Enfin l'âme tiède est patiente, pourvu qu'elle n'ait rien à souffrir ; douce, pourvu qu'on ne la contrarie pas et qu'on ne lui résiste pas ; humble, pourvu qu'elle soit honorée ; officieuse et bienfaisante pour ceux qui la flattent et qui ne lui font point de mal. Elle veut être sainte, mais sans les vertus qui font les saints, ou bien elle voudrait bien les avoir, mais sans employer les moyens nécessaires pour les acquérir, sans réprimer ses passions, sans les combattre et les vaincre; elle voudrait avoir la vie éternelle, pourvu que cela ne lui coûtât rien, et aller au ciel, mais par une autre voie qu'en se faisant violence.

Ce mélange de bien et de mal, de froid et de chaud, constitue la tiédeur. Ne remarquez-vous pas cette funeste mixtion dans votre vie, dans vos actions? C'est que vous êtes tiède. Dieu déteste ce mélange, il veut tout ou rien, froid ou chaud, mais non froid et chaud, ce qui fait la tiédeur qui est une monstruosité

à ses yeux. Celui qui n'est pas pour moi est contre moi, dit-il. Qui non est mecum contra me est (1) .

Il y a deux sortes de tiédeur, dit saint Liguori (2) : une inévitable, et une que l'on peut éviter. ♦ La tiédeur inévitable est celle que souffrent même les âmes spirituelles, lesquelles par la fragilité naturelle ne peuvent s'empêcher de tomber de temps en temps, mais involontairement , dans quelque faute légère; personne, à cause de notre nature corrompue par le péché originel, n'est exempt de ce défaut, à moins qu'il ne reçoive une grâce toute spéciale, grâce qui n'a été accordée qu'à la Mère de Dieu. Dieu permet les taches dans les saints, afin de les conserver dans l'humilité. Quelquefois ils se trouvent sans ferveur, tièdes, dégoûtés dans leurs exercices de piété ; et, dans ce temps d'aridité, ils tombent plus facilement dans une infinité de fautes au moins indélibérées. Au reste, que ceux qui se trouvent dans cet état n'abandonnent pas leurs dévotions ordinaires, qu'ils reprennent courage, qu'ils ne croient point être tombés dans la tiédeur, car ce n'est point là la tiédeur. Qu'ils continuent toujours leurs exercices ordinaires, qu'ils détestent leurs fautes, qu'ils renouvellent souvent la résolution d'être tout à Dieu dans lequel ils mettent leur confiance, parce que Dieu les consolera.

La véritable tiédeur, celle que nous devons déplorer, c'est celle d'une âme qui tombe dans les péchés véniels pleinement volontaires, qui s'en inquiète peu, qui ne

(1) Matth.» xii, 30. — (2) Chemin du salut, 43e réflexion.

fait presque point d'efforts pour les éviter, disant que ce sont des choses de rien. Quoi ! déplaire à Dieu, ce serait une chose de rien ! Sainte Thérèse disait à ses religieuses : « Mes filles, que Dieu vous délivre de tout péché délibéré, quelque petit qu'il soit. »

On dit : Mais ces péchés ne me privent point de la grâce de Dieu ! Celui qui parle ainsi est bien en danger de se voir un jour privé de la grâce et plongé dans le péché mortel. Saint Grégoire dit que celui qui tombe dans des péchés véniels, délibérés et habituels, et sans en prendre aucune peine, sans penser à s'en corriger, ne reste pas où il tombe, mais qu'il continue toujours de trébucher de précipice en précipice : Nunquam ilïïc anima qv.b cadit,jacet (1). Les maladies mortelles ne viennent pas toujours de graves désordres, mais quelquefois de désordres légers et continuels ; et ainsi la chute de certaines âmes dans de grands péchés n'est souvent causée que par des fautes légères et fréquemment répétées , lesquelles rendent l'âme si faible , qu'au moment où elle est assaillie de quelque forte tentation, elle n'a pas la force de résister et elle succombe. Celui qui méprise les petites fautes tombera peu à peu dans les grandes. Voilà l'oracle de l'Esprit- Saint.

Telle est la tiédeur que l'on peut éviter et qu'il faut

éviter. Le danger est de la confondre avec l'aridité, la

sécheresse qui est ordinairement passagère et qui est

un moment d'épreuve. 11 y a des saints qui supposent

(») JSTor.,liv. xxi.

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({ne la sécheresse pourrait quelquefois durer toute la vie... Mais Dieu trouve toujours le moment d'en récompenser celui qui y est sujet. Les plus grands maîtres de la vie spirituelle assignent quelques règles pour les discerner, desquelles nous nous servirons.

La première est, dit saint Jean de la Croix (1), lorsque celui à qui les choses divines ne donnent aucune satisfaction sensible ne trouve aussi nul contentement dans les créatures. Quand Dieu veut conduire l'âme à la perfection, il la prive de toutes sortes de plaisirs, afin de purifier ses passions. Et c'est alors un signe évident que son dégoût et son amertume coulent de cette source, et ne viennent pas de sa tiédeur, de ses péchés ou de ses imperfections. En effet, si cela était, la nature corrompue ferait paraître quelque penchant, ou quelque envie de chercher d'autres délices que celles des choses célestes. Car, aussitôt qu'on lâche la bride aux passions, elles courent après les délectations sensuelles, suivant la force ou la faiblesse de leur penchant.

La seconde marque de l'aridité est qu'elle élève l'esprit à Dieu et qu'elle remet Dieu souvent en la mémoire, avec chagria néanmoins et avec douleur, parce que l'âme croit toujours, étant destituée de ses premières consolations, qu'elle ne sert pas bien Dieu et qu'au lieu d'avancer elle recule. On voit par là que ce n'est pas la tiédeur et le relâchement qui lui causent cette peine. Car c'est le propre des tièdes et des lâches

0) La Nuit obscure de l'âme, Iiv. 1er, chap. ix, tome M, page 2<>g.

île n'avoir ni soin des choses divines ni empressement pour se perfectionner. De là nous tirons facilement la différence qui est entre l'aridité et la tiédeur. Celle-ci rend notre volonté languissante dans le culte de Dieu, et ne nous porte pas avec chaleur à l'honorer ; celle-là nous pique et nous presse vivement de lui procurer de la gloire (I).

L'aridité est l'ouvrage de Dieu, et la tiédeur est l'ouvrage de l'homme. Dans la sécheresse, Dieu change les forces des sens en forces de l'esprit, dans la tiédeur ; l'homme change les forces de l'esprit en forces des sens; et, comme les sens ne sont pas capables des biens spirituels, ils restent tout vides et tout arides, et n'ont nulle qualité propre pour posséder ce qui est purement spirituel. Ainsi, lorsqu'on a goûté l'esprit et les choses spirituelles, la chair et les choses matérielles sont insipides; et, .quand on opère selon les sens, on agit d'une manière languissante et fort lâche. Voilà la tiédeur.

Mais, dans l'aridité, il faut prendre garde de ne pas se décourager et de continuer ses exercices. Écoutez saint François de Sales. <; Vos froideurs, ma très-chère fille* ne vous doivent nullement étonner, pourvu que vous ayez un vrai désir de la chaleur, et que pour le froid vous ne laissiez pas le train de vos exercices. Hélas! ma chère fille, dites-moi : le doux Jésus ne naquit-il pas au cœur du froid ? Et pourquoi ne de-

i Lès Raison sa 'aridité de saint Bonaventure et de Gerson : induction, page 412. -

meurera-t-il pas au froid du cœur ? J'entends à ce froid duquel, comme je pense, vous parlez, qui ne consiste pas dans le relâchement de nos bonnes résolutions, mais simplement en une certaine lassitude et pesanteur d'esprit, qui nous fait marcher avec peine dans la voie que nous avons prise et de laquelle nous ne voulons jamais dévier, jusqu'à ce que nous soyons au port (1). »

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