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CHAPITRE DEUXIÈME

TROIS ÉTATS SPIRITUELS POUR l'âME. PLUSIEURS CATÉ- GORIES DE TIÈDES. ÉTAT GÉNÉRAL DE LA TIÉDEUR.

Il y a trois états spirituels pour les âmes. L'état du péché mortel, et c'est l'état de froid. L'état de grâce, et c'est l'état de chaud, et enfin l'état de tiédeur qui tient le milieu entre les deux autres. La tiédeur par ellemême n'est point un état de péché mortel ; elle peut seulement y conduire et y conduit trop souvent. Jésus- Christ préfère les deux premiers états à l'état de tiédeur et ils sont l'objet de ses souhaits : plût à Dieu que tu fusses froid ou chaud! Tandis qu'il donne à la tiédeur la plus horrible malédiction.

Avant de préciser l'état général de tiédeur nous distinguons, avec le R. P. Nicremberg, plusieurs classes de tièdes.

La première classe de tièdes est composée de ceux

(1) Liv, II, Epit. xxxn, page 295.

qui nourrissent de très-bons désirs, mais qui n'en exécutent point ou presque point, quoiqu'ils le puissent ; ils se proposent toujours de bien faire et puis ils ne font rien. D'où vient la non-exécution de ces résolutions ? 11 faut en rechercher la cause. La vertu leur est chère, elle leur paraît belle et aimable, ils la désirent, font son éloge ; et puis, quand il s'agit de l'acquérir et de la pratiquer, ils défaillent dans l'exécution. Ils n'ont pas la force de secouer un lien, de briser une chaîne, de renverser une difficulté, de détruire un obstacle : ils ont bien abandonné le monde ; mais il y a une affaire, un procès, une difficulté, un point, une parenté, une famille, et avec cet attachement qui est un obstacle, comment avoir la liberté d'esprit ? c'est comme s'ils disaient : je veux être libre avec des attaches et des fers. Ils désirent le bien et n'ont pas le courage de le faire; sortant d'eux-mêmes, dit saint Grégoire, par le bon désir, ils y retournent par la lâcheté; ils veulent être humbles, mais sans être méprisés : Contents de ce qu'ils ont en propre, mais sans souffrir la nécessité : être chastes, mais sans macérations de corps : être patients, mais sans conturaélies ; les vertus pour eux sont charmantes ; mais leur pratique ne doit leur coûter aucune peine. Ils ne font guère de bien et pas grand mal.

La seconde est de ceux qui n'ont point de désir d'avancer. Que peut-on attendre de là, si ce n'est un nombre infini de fautes? Car si les premiers, en font déjà bien avec leurs bons désirs, qu'est-ce de ceux-ci

qui sont sans désirs, d'aucune bonne œuvre, et qui ne sont plus retenus par aucune honte? Le serviteur qui a bien gardé son talent a été condamné pour n'en avoir point acquis d'autres avec celui-là. Que fût-il arrivé, s'il eût perdu le talent même? Ce talent c'est un bon désir que ce serviteur paresseux a bien gardé, et cependant il est réprouvé de Dieu avec sa bonne volonté, parce qu'il n'a pas traduit en acte son bon désir... Quel jugement aura donc à soutenir et celui qui néglige les actions, et qui perd les désirs, et qui n'a pas moissonné sa moisson et qui n'a pas jeté sa semence ! Quels ravages dans les cœurs, quelle désolation des vertus, puisque les bons désirs, qui sont le ciment des vertus, sont détruits ! Non-seulement ceux-ci ne feront point de bien comme ceux de la première classe ; mais ils ajouteront à cette tiédeur mille choses répréhensibles ; cœur plein d'épines et d'orties étouffant la semence d'un bon désir qui ferait germer le bien, la vertu qu'ils craignent.. . Qu'ils craignent le jugement de Dieu, ceux qui n'ont pas la volonté de leur avancement! Car, dit le sublime Isaïe (1), les épines et les orties croîtront dans leur âme, et les chardons rempliront ses forteresses ; elle deviendra la demeure des dragons, et la retraite des petits des autruches. Les bêtes sauvages s'y rencontreront avec les hiboux ; les monstres horribles s'y récréeront ; les sirènes s'y retireront et y trouveront leur repos. Les épines, les orties, les chardons désignent la stérilité des œuvres; le tiède ne fait rien (i) Chap. \%\i\, versets. 13 et 14.

TRAtTK SUR LA TIÉDEUR J J/i

de bien. Les monstres, les démons, les bêtes qui s'appellent, signifient les péchés qui se tiennent comme enchaînés et s'appellent l'un l'autre. Les démons poussent au mal, et les saints anges au bien ! Les tièdes deviennent la proie des démons qui les tentent plus librement parce qu'ils sont imparfaits et qu'ils ont oublié leur profession. Les saints anges au contraire gardent liligemment les bons et fervents religieux, les inspirent et portent leurs saints désirs sur leurs ailes jusqu'à leur entière exécution. La troisième catégorie des Lièdes, qui tient le milieu entre les deux autres, est de :eux qui évitent quelques défauts, mais qui tombent lans beaucoup d'autres, puisqu'une faute en appelle me autre, ils se trouvent enveloppés dans celles mêmes qu'ils évitaient. Vous avez détruit l'impatience, mais ,'ous n'avez pas vaincu la vaine gloire, qu'arrivera-t-il? pie par celle-ci vous retournerez à celle-là, un autre a vaincu la vaine gloire et non l'impatience ; par celle-ci 1 retournera à la première. C'est ainsi que les vices, se >rêtant un secours mutuel, retiennent leur fugitif et le •eçoivent sous le droit de leur domaine, lui qui était léjàcomme perdupour eux, et le livrent mutuellement , la mendicité. Quoi ! ces tièdes ne veulent servir Dieu [u avec un cœ ur partagé, et ils frappent alliance avec ses nnemis! Leurs vertus sont bénignes et douces aux ices ennemis, ils les adoptent pour leurs frères et les nettent de leur iamillle. Et dans peu, dit Nicremberg, 'âme trouve des vices qu'elle croyait vertus; ce qui irrive par justice divine et par la nature même des vices

et des vertus. La narration mystique des combats entre le cruel tyran Benaclab roi de Syrie et Achab roi d'Israël nous l'explique. Celui-ci, ayant mis en déroute le monstre d'avarice Benadad par deux fois avec une petite troupe, aidé du bras puissant de Dieu pour détruire entièrement les ennemis d'Israël, laissa néanmoins la vie à ce roi ennemi, l'adopta pour son frère et lui rendit son royaume. Voyons comment le Seigneur réprouve cette alliance impie et cette injuste fraternité. Au second combat (1), un an après le premier, les deux armées furent rangées en bataille Tune devant l'autre pendant sept jours : le septième jour, la bataille se donna, et les enfants d'Israël tuèrent en un jour cent mille hommes de pied des Syriens. Ceux qui échappèrent s'enfuirent dans la ville d'Aphce, et une muraille tomba sur vingt-sept mille hommes qui étaient restés. Benadad, s'enfuyant, entra dans la ville, et se retira dans le lieu le plus secret d'une chambre. Alors ses serviteurs lui dirent : Nous avons ouï dire que les rois de la maison d'Israël sont doux et cléments... allons en suppliants demander la vie à Achab. Ils vinrent et lui dirent : Benadab suppliant vous dit: Accordez-moi la vie. Achab répondit : S'il est encore en vie, c'est mon frère. Benadab arrive, est parfaitement reçu, monte sur le char d'Achab, rend les villes autrefois prises par son père, l'alliance est frappée. Le Seigneur est irrité de cette clémence, et il prononce l'anathème : Parce que tu as laissé s'échapper de tes mains un

(1) Liv. III des Rois, chap. xx, vereets 29 et suivants.

homme digne de mort, ta vie sera pour la sienne et ton peuple pour le sien. C'est ainsi que sa vertu qui admet la société et la fraternité du vice sera pour ce vice même. La considération qui souffre les défauts, les fautes, la dissolution sera pour la dissolution. Car au fond, quelle société peut être entre le Christ et Bélial, entre Dieu et l'argent, entre la vertu et le vice, entre l'esprit de lumière et l'esprit de ténèbres, entre le Seigneur et Baal?on peut leur dire ce que disait Élie au peuple d'Israël (1) : Jusqu'à quand irez-vous de deux côtés; si le Seigneur est Dieu, suivez-le : si c'est Baal, suivez-le. Dieu ne loge pas la majesté divine dans une partie du cœur humain, il lui faut tout. Si vous en donnez autant au démon qu'à Dieu, c'est une injure faite à Dieu. Car il ne veut pas seulement la moitié de votre cœur, mais il le veut tout entier : Mon fils, donne-moi ton cœur; et il est écrit dans la loi :. Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur. Ne suivez pas deux voies ; ne croyez pas pouvoir combattre des vices et en servir d'autre, c'est impossible. [Si vous avez de l'indulgence pour un vice, tous les autres vivront et se dresseront. Àdab, ennemi de Salomon, qui seul des princes iduméens avait échappé au glaive d'Israël, ressuscita la haine contre Israël. Aihalie avait égorgé toute la race royale à l'exception du petit enfant Joas ; lui seul lui enleva le royaume et. la vie. Oui, si vous laissez subsister quelque vice favori, il vous perdra en faisant revivre les autres : et, quand vous serez accablé par une

(il III Rois, x\ ni, 21.

légion, que deviendrez-vous? Les vices vont ensemble, comme les vertus ensemble, cortèges inséparables. Distinguons maintenant les tièdes de tempérament et les tièdes du vice tiédeur.

Il y a quatre tempéraments, sanguin, bilieux, nerveux, lymphatique -mélancolique... Quatre choses font le tempérament : le froid, le chaud, l'humide, le sec. Expliquez... Le flegmatique ou lymphatique sera facilement tiède, lâche, languissant, car c'est son tempérament... Après lui le sanguin, qui devient facilement paresseux et ami du repos à cause du sang... tiède... Le nerveux, le bilieux, plus difficilement, car la vie. .. la force... la grandeur... font obstacle... dans ce tempérament de la tiédeur.

Tièdes du vice... ils le sont devenus à quelque tempérament qu'ils appartiennent par leur faute... Voilà le principe. Le bilieux, le nerveux, attachés à quelque chose, par respect humain, ils n'ont pas osé le montrer... expliquez cela...

Enfin, il y a les tièdes en grâce, les tièdes en péché mortel et les tièdes en impénitents...

Voyez, mon frère, si vous appartiendriez à une de ces catégories. Mais, suivant les plus grands maîtres, je vais décrire l'état général des tièdes; cette description sera-t-elle pour vous ?

La vie tiède, dans le service de Dieu, est un effet de la paresse de l'âme. C'est l'état de ceux qui sont dans l'habitude de faire l'œuvre de Dieu avec nonchalance, qui ne tombent pas à la vérité dans des fautes mor-

telles, mais qui n'ont aucun soin d'avancer dans la vertu ; qui se confessent et communient souvent, sans se mettre en peine d'en tirer du fruit et de se corriger; qui se soucient peu du péché, pourvu qu'il ne soit pas mortel ; qui tombent volontairement, fréquemment et sans remords dans des fautes légères. Oh! que le salut d'une âme est en danger dans cet état!

Saint Bernard, expérimenté en ces matières et qui est notre lumière et notre guide, va vous donner la différence qu'il y a entre les religieux fervents et les religieux tièdes. Dans presque toutes les communautés religieuses, dit-il (1), vous trouvez des hommes pleins de consolation, surabondants de joie, toujours agréables et gais, fervents d'esprit, méditant jour et nuit dans la loi de Dieu, regardant souvent le ciel, levant des mains pures dans l'oraison, soigneux observateurs de leur conscience, dévots sectateurs des bonnes œuvres ; aimant la discipline, trouvant le jeûne très-doux, les veilles courtes, le travail des mains délectable, enfin pour qui toute l'austérité de leur état est un vrai rafraîchissement. Vous trouvez au contraire clans ces mêmes communautés des âmes lâches et languissantes, qui portent le joug de la religion, mais qui le portent de mauvaise grâce ; qui tâchent, autant qu'elles peuvent, ou de le secouer, ou d'en diminuer la charge; qui ont besoin d'aiguillon pour les piquer, et de correction pour les redresser; qui s'abandonnent à la vaine joie, ]ui se laissent abattre à la tristesse : dont la componc-

(l) Sermon sur l'Ascension, col. £2i, iio 7, tome l«r de dom Mabillon.

tion dure peu, dont la conversation est toute mondaine; qui n'ont que des pensées charnelles et animales; c'est-à-dire, qui ne pensent qu'à eux-mêmes et à leurs commodités, qu'à ce qui peut leur plaire et les contenter ; leur conversation sent la tiédeur; ils obéissent sans vertu, prient sans attention, parlent sans circonspection, lisent sans en tirer aucun fruit pour leur édification ; qui sont à peine retenus par la crainte de l'enfer, comprimés par la pudeur, réfrénés par la raison et forcés par la discipline. Est-ce que leur vie ne vous paraît pas approcher de l'enfer, puisque, leur pensée en désaccord avec leur cœur et leur cœur répugnant à leur intelligence, il leur est nécessaire de mettre la main aux œuvres des forts sans être sustentés par la nourriture des forts, ils héritent seulement des tribulations et non pas des consolations ?

Combien nous en voyons, dit ailleurs ce saint docteur (1), qui s'oublient eux-mêmes et leurs péchés, ne se rappelant point le Seigneur ni ses bienfaits, qui ne rachètent pas le temps mais qui le perdent au point de garder à peine la dernière connaissance de leurs mœurs et de leurs affections ! Qu'est-ce que je dirai qu'ils font autre, ceux-là : istos, qui réputent rien leurs bouffonneries et détractions, leurs paroles de jactance et d'impatience ? Ils consistent facilement leurs frères, bien plus l'esprit de Dieu qui est en eux; ils s'inquiètent peu des scandales donnés aux petits. S'ils reprennent les autres, ou c'est avec nonchalance ou avec colère ;

(l) Bernard, sermon 270, dîversis, col. 1141, n° 5, tome l«r.

i 1s s'approchent librement de l'église avec les autres, comme une nation qui pratique la justice • psalmodient ou ch antent avec eux, mais non en esprit et avec inclination ; clans le temps de l'oraison je ne sais à quelles inepties ils pensent, et ils ne craignent pas de participer au sacrement du corps du Seigneur, redoutable aux anges mêmes ! Qu'est-ce que je dirai qu'ils font autre chose, répéterai-je, que témérairement sûrs de la grâce de Dieu qu'ils s'imaginent avoir méritée longtemps, ils en prennent trop familièrement?

Il ne faut point regarder l'état de tiédeur une fois constitué comme un état passager ; non, il dure quelquefois longtemps. J'ai appris des directeurs les plus expérimentés, que presque tous les religieux sans exception tombent dans une espèce de tiédeur après leur noviciat et surtout depuis dix-huit à vingt-cinq ans. C'est souvent l'épreuve suprême de la consommation religieuse ; il faut la supporter avec résignation, avec amour, en redoublant de zèle au service de Dieu. C'est aussi le temps de la force des passions ; elles se débattent avec violence : se voyant puissamment attaquées et devant mourir dans la lutte, alors elles font l'effort du désespoir ; serrez la chaîne, tenez-les captives et commencez le triomphe glorieux de la grâce sur la nature. Les uns restent dans cet état de torpeur plus longtemps, lesautres moins. Mais ils passent par les soins d'un bon et vigilant directeur. Par tiédeur donc, je veux vous parler d'un état habituel, d'une disposition ordinaire, d'une vie de cinq ans, dix ans, yingt ans.

passée dans cet état. Hélas ! je pourrais dire peut-être, pour certains, d'une vie tout entière. Mais dans ce cas il serait extraordinairement difficile que cette vie de tiédeur fût passée dans la grâce et qu'elle ne fût pas couillée et ternie par le péché mortel. Peut-on toujours Siormir sans mourir? Le sommeil opposé aux lois de la nature est la mort. La tiédeur trop longue opposée aux mouvements de la charité et de la grâce finit toujours par la mort de F âme»

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