LIVRE ÏII , CHAPITRE V
c'est en cette même école que le docteur angélique, saint Thomas, qui a développé avec tant de solidité et de netteté les secrets les plus profonds de la théologie; c'est en cette école qu'il proteste avoir acquis tout ce qu'il avait de science et de lumières; il avouait de bonne foi qu'il en avait plus appris au pied de son crucifix et dans son oratoire , que dans tous ses livres (1). Ce que ce grand saint avait si heureusement éprouvé dans l'oraison , il ne tient qu'à nous , moyennant la même fidélité à ce saint exercice , de l'éprouver avec quelque proportion.
Concluons avec le saint prêtre Âvila , ce grand maître de la vie spirituelle, que celui qui ne se sent ni disposition ni penchant pour l'oraison, ou qui n'est pas dans la disposition sincère de surmonter les obstacles et la répugnance qu'il se sent pour ce saint exercice, ne doit nullement penser à entrer dans l'état ecclésiastique; qu'il ne peut assez trembler pour son salut, si, se trouvant irrévocablement engagé dans cet état, il n'est pas fidèle à faire tous les jours au moins quelque temps l'oraison meniale. Malgré les preuves et les raisons sohdes que je viens d'apporter de cette obligation pour les ecclésiastiques, il ne s'en trouve que trop qui cherchent à l'éluder; nous allons répondre aux raisons, ou plutôt détruire les prétextes qu'ils allèguent pour s'en dispenser.
II. Après avoir vu l'obligation pour les ecclésiastiques de s'appliquer à l'exercice de la méditation , voyons maintenant les avantages qui leur en reviennent.
Heureux , s'écrie le roi prophète , et mille fois heureux ceux qui méditent avec attention les lois du Seigneur! Ils trouveront dans cette méditation et les motifs et les moyens les plus puissans d'une union étroite avec Dieu (2). Ma-s le prêtre y trouvera de plus tout ce qui peut contribuer à rendre sûr, agréable et méritoire le redoutable ministère dont il est chargé. En effet , tout ce qu'il a de plus critique et de plus dangereux , l'oraison mentale Técarte et le prévient ; tout ce que le ministère a de plus pénible et de plus rebutant, l'oraison mentale le facilite et l'adoucit ; tout ce que le ministère a^ d'utile et de méritoire, l'oraison mentale en assure le succès et
(4) Dicere solebat se qnidqiiid sciret, non tara studio peperisse quam divinilus traditiim nccepisse. {In ejus vita.)
(2) Beati qui scrulanlur teslimonia ejus , in toto corde exquirunt cura. {PsuL 118.)
en fait recueillir les fruits. Développons ces divers avantages de l'oraison mentale.
Tout ce que le minisière a de plus dangereux pour le prêtre , l'oraison mentale nous le fait prévenir ; elle nous met à couvert de tous les écueils contre lesquels nous pourrions donner , et nous prémunit contre tous les dangers que nous pouvons courir -.dangers du côté de nos fonctions, qui nous exposent à nous souiller nous-mêmes, en versant sur les autres le sang de Jésus-Christ qui doit les purifier ; dangers du côté du démon , qui , comme un lion rugissant , rôde sans cesse autour de nous pour nous dévorer , mais qui , plus acharné contre les prêtres , comme destructeurs de son empire , redouble contre eux ses efforts et sa rage ; dangers enfin du côté d'un monde corrupteur et corrompu , dont bien souvent on contracte la contagion et les vices, en voulant les guérir. Les œuvres de miséricorde ont leurs dangers : la ferveur s'y ralentit , la piété s'y dissipe , l'esprit de prière s'y éteint ; il faut que le recueillement et la méditation de la loi soutiennent ces fonctions extérieures; il faut puiser aux pieds du crucifix cette source abondante de grâces qui ne perd rien en se communiquant ; cette précaution devient indispensable à ceux mêmes que Dieu destine à ces sortes de ministères ; sans elle ils s'affaiblissent , en voulant fortifier leurs frères ; ils se sentent entraîner insensiblement en tendant la main à ceux qui tombent ; leur ferveur se dissipe et s'éteint à force de se répandre. Or , c'est dans l'oraison qu'un prêtre fidèle à ce saint exercice trouvera de quoi se soutenir dans les fonctions les plus critiques , et de quoi réparer les pertes spirituelles qu'il pourrait souffrir en travaillant pour les autres ; telle est la méditation assidue et continuelle de la vie de Jésus-Christ ^et de ses ministres , dit saint Bonaventure , elle fortifie l'âme contre les vanités du siècle, elle la soutient dans les périls, elle lui découvre les artifices et les embûches du démon (1).
C'est là que , se représentant la corruption du monde , la connaissance qu'il y acquiert des faiblesses d' autrui sert à lui faire sentir sa misère et à se précautionner contre ses propres faiblesses ; les plaies mortelles qu'il découvre dans le cœur de ses frères le préservent de semblables plaies , en lui faisant comprendre qu'elles seraient encore
(1) Jugis et assidiia vitœ Chvisti meditatio contra vana et caduca nientem roborat, contra tribulationes et advecsa fortificat, contra hosUuiu insLdiaset blandimenta fallacia erudit. {Lib.mcdit. vitœ Ckristi.)