LIVRE III, CHAPITRE V
fait évanouir toutes les difficultés, étouffe toutes les plaintes dans son cœur ou si, dans cel ét;it, il pouvait encore se plaindre, ce serait de n'avoir point assez à souffrir ou à travailler pour la gloire de D:eu et pour le salut de ses frères. Ainsi pensait le grand apôtre , quand, au milieu de ses tribulations , il témoignait que son cœur était rempli de consolation et nageait dans la Joie (1), parce que tout ce qu'il souffrait, il le souffrait pour l'avancement du royaume de Dieu. Sur ce grand modèle , tous les saints de notre état n'ont cherché de repos dans leurs travaux, ni d'adoucissement à leurs peines, que dans leurs entretiens avec Dieu. Saint Bernard, le miiacle de son siècle , ne trouva d'autre moyen de se rendre supportables les amertumes et les ennuis de son exil ici-bas, qu'en joignant à une action sans relâche la plus sublime contemplation. Combien de fois la grâce lui fit-elle goûter, dans le sein de Dieu, des consolations ineffables, que la faiblesse humaine n'eût pu soutenir, si les momens n'en eussent été abrégés? Trop partagé à son gré par les fonctions et les sollicitudes du ministère , et trouvant les jours trop courts pour ses entretiens avec Dieu , saint Charles-Borromée y suppléait en consacrant à la contemplation les nuits entières. Que dirai-je ici des François de Sales, des Ignace de Loyola, des Philippe de Néri? Quelques momens dune oraison fervente leur faisaient oublier tous les mauvais succès qu'ils éprouvaient dans ce qne la gloire de Dieu leur avait fait entreprendre , dans les contradictions et les persécutions qu'ils avaient à essuyer pour la cause de Dieu. Si nous n'éprouvons pas les mêmes douceurs, si , dans l'exercice de nos fonctions , nous sentons tout ce qu'elles ont de pénible sans aucun mélange des consolations qui les suivent, c'est que, dépourvus de l esprit qui animait ces saints ministres, nous négligeons l'oraison qui leur rendait tout supportable et facile ; c'est qu'au lieu de chercher notre consolation dans un saint commerce avec Dieu , nous la cherchons dans le commerce dissipant des créatures , bien plus capable d'aigrir nos maux que de les soulager.
Tout le fruit de nos fonctions dépend essentiellement de la grâce de Dieu, et c'est dans l'oraison qu'on puise les lumières et les forces nécessaires pour bien remjdir ces fonctions. Des fonctions plus multipliées, des travaux plus grands sont donc ponr nous de nouveaux et déplus puissans motifs d une méditation assidue, qui, en nous éclui-
(1) 2 Ad Cor. c. 7. v, 4.
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ranl et en nous fortifiant, puisse assurer le fruit et donner la perfection à tout ce que nous entreprendrons dans l'ordre de nos fonctions.
Car , en troisième lieu , tout ce que le ministère a de plus méritoire et de plus sanctifiant, c'est de la méditation qu'il provient comme de son principe et de sa source. Eu vain voudrait-on élever un édifice, si leSei{}ncur n'en plaçait lui-même le fondement, par rapport au salut; et ce fondement, par rapport au salut, n'est autre chose que la grâce attachée pour l'ordinaire à une oraison fréquente et fervente. Celui qui plante et qui cultive n'est rien , dit saint Paul , mais celui-là seul qui par sa grâce, donne l'accroissement au travail des ministres qu'il envoie (1); et cet accroissement, il ne le donne qu'à ceux qui le sollicitent et l'attirent sur eux par l'esprit de prière et d'oraison : auss' tous les hommes apostoliques furent des hommes d'oraison. De là encore les indulgences accordées par le souverain pontife qui remplissait, il n'y aque quelques années, si dignement la chaire dePierre(2), à tous les ecclésiastiques qui feront et qui instruiront les autres de la manière de faire l'oraison mentale; convaincus quecette sorte de prière est un des plus sûrs moyens de salut, la voie abrégée de la perfection, et que si l'on pouvait réussir à en établir la pratique parmi les fidèles, on aurait bientôt réformé et changé toute la face du monde chrétien , ce même pontife a ouvert tous les trésors de l'Eglise en faveur de ceux qui s'emploieront à recommander et à étendre de plus en plus cette sainte pratique parmi les peuples.
Après cela, ne nous plaignons plus du peu de progrès que nous faisons dans les voies du salut et de la perfection ecclésiastique ; ne nous plaignons plus du peu de fruit de nos fonctions pour la sanctification des peuples ; notre âme et notre ministère ne sont stériles que parce que, sans union avec Dieu par la prière, nous négligeons d'intéresser sa bonté au succès de nos bonnes œuvres et de nos travaux; nous savons que l'oraison est le doux lien qui entretient et cimente l'union entre Dieu et ses ministreS;, et au lieu de nous entretenir avec lui, nous ne cherchons qu'à nous dissiper avec les créatures; nous savons que sans elle un ministre de l'Eglise n'y pourra faire presque aucun bien^ et cependant nous n'avons nul goût pour ce saint exercice ; nous n'y allons qu'avec répugnance , il faut nous faire violence pour y persé-
(1) Neque qui plantât est aliquid , neque qui rigat , sed qui incrementum dat Deus. (1 ad Cor. c 3. v. 7.)
(2) Benoît XIV, dans sa bulle du 10 décembre 1747.