LIVRE III , CHAPITRE V
vérer, nousen diminuons le temps autant que nous le pouvons, nous regardons comme un supplice celui que nous y donnons ; on y livre son esprit et son cœur à la dissipation , à mille distractions, à mille égaremens volontaires ; on s'en acquitte avec une irrévérence extérieure et intérieure plus capable d'attirer les châtimens de Dieu et sa malédiction que ses grâces et ses bénédictions.
Ise soyons donc plus surpris de nos faiblesses, de nos langueurs et de l'inutilité de nos travaux; nous pouvons bien le dire avec les apôtres, nous avons beaucoup travaillé, nous avons passé les nuits, nous nous sommes épuisés , nous nous sommes consumés dans les travaux du ministère (1) , mais , parce que nous avons travaillé seuls et sans appeler à notre secours celui qui est la souveraine lumière , qui seul peut donner le prix et le mérite aux œuvres les plus saintes, tous nos travaux ont été sans fruit (2) ; parce que nous avons prétendu faire dépendre le succès, ou du moins que nous l'avons attendu de notre suffisance ou de notre industrie, de nos talens ou de nos lumières, nous n'avons rien fait ; après les jours d'un pénible ministère , après une longue carrière fournie dans le sanctuaire , nous nous trouvons au terme les mains vides, sans avoir rien à présenter à notre juge, sans pouvoir nous répondre d'avoir rien fait pour lui, ou de lui avoir gagné presque une seule àme : Pertotamnoctem lahorantes, nihil cepimus^
Voulons-nous nous épargner à la mort de si cruels et de si amers reproches ? formons aujourd'hui la résolution sincère de ne passer jamais un seul jour sans donner quelques momens à l'oraison mentale ; faisons-nous une loi d'entrer tous les jours dans ce sanctuaire aimable de la divinité ; puisons , dans cette source toujours abondante et toujours intarissable , ces torrens de grâces et de bénédictions spirituelles que la bonté de Dieu y a cachés, et qu'elle aime à faire couler dans les âmes qui en sont altérées ; non contens de faire tous les jours l'oraison mentale , conseillons-la, inspirons-en l'amour aux autres, instruisons-les delà manière de la faire utilement; c'est lemoyen de rendre notre ministère agréable à Dieu , sanctifiant pour les peuples et méritoire pour nous.
III. Tel est l'égarement et l'aveuglement de la plupart des hommes en matière de salut ; au lieu de s'attacher aux moyens d'assurer le succès de celte importante et unique affaire , ils mettent tout leur
(4) Per totam noctem laborarvtes (Luc. c 5. v. 5.
(2) Per totam noctara laborantes, nihil cepimus. {lUd.)
esprit et toute leur application à chercher des prétextes pour se dispenser des pratiques les phis propres à la faire réussir : aveuglement au reste qui nVsl pas seulement celui des {jens du monde, c'est celui d'nne infinité de jeunes ecclésiastiques ennemis du recueillement et de tout ce qui peut gêner. Parlez-leur de méditation, vous leur parlez un langage qu'ils n'entendent point et qu'ils ne veulent point entendre; bornés à des prières vocales, ils réciteront chaque jour le saint office, parce que l'Eglise les y oblige sous peine de péché mortel ; à cela près , nulle autre prière pour eux : dites-leur, avec les pères de l'Eglise, que la méditation est la mère de la sainteté, une lumière siire pour nous conduire dans les voies du salut, un mur inébranlable contre toutes les tentations, un rempart impénétrable contre les attaques du démon; ajoutez leur, avec saint Cyprien , que sans elle on sera toujours dominé par le vice , ou languissant dans la vertu; que, sans une oraison continuelle , on est perpétuellement exposé à perdre la couronne du ciel (1); rien n'est capable de les exciter ou de les déterminer à la pratique de ce saint exercice; ils ont toujours mille prétextes spécieux tout prêts pour s'en défendre et pour justifier leur négligence à cet égard. A les entendre, la méditation n'est pas praticable pour eux; ils n'y ont nulle disposition , leur esprit est trop dissipé, leur imagination trop légère et trop volage ; tout le temps de l'oraison n'est pour eux qu'une distraction continue; d'ailleurs, leurs occupations multipliées ne leur laissent plus de temps pour la réflexion. Après tout, ajoutentils, que faut-il à un ecclésiastique, que la récitation de son oflice? Telles sont les raisons, ou plutôt tels sont les prétextes par lesquels on prétend se dispenser de la méditation : montrons-en le faible et le frivole.
Premier prétexte, l'impossibilité : je ne puis méditer. Vous ne le pouvez! mais Dieu l'exige de vous comme chrétien, et encore plus comme ecclésiastique ; vous le pouvez donc : un Dieu , la justice , la bonté , la sagesse même, ne pouvant rien commander d'impossible. Vous ne pouvez méditer ! eh ! vous le pouvez bien quand il s'agit de vos affaires temporelles ; tous les jours vous méditez sur des procès et sur des négociations, sur des intrigues et sur des projets que vous formez ; sur des ouvrages d'esprit que vous examinez , sur des
(1) Continua oralione opus est, ne excidanius a regno cœlesli, {De oratione Do-» minica ante médium.)