LIVRE III, CHAPITRE VI
la dissipation , ils le conlinuent dans'la distraction et les égaremens, ils la terminent dans la tiédeur et dans la sécheresse.
La quatrième et dernière disposition pour bien réciter l'office divin, est de le réciter dans les lieux et dans les temps marqués par l'Eglise. Pour les chanoines et pour tous ceux qui sont chargés de l'office public, par la qualité de leurs bénéfices ou des emplois qu'ils occupent dans le sanctuaire, le lieu convenable et nécessaire du chant et de la récitation, est l'église à laquelle ils se trouvent attachés. Le chœur de cette église est tellement affecté pour eux à cette fonction , et cette fonction est tellement attachée pour eux à cette église, qu'ils ne satisfont pas en récitant ou chantant ailleurs, à moins que la maladie ou quelqu'auire empêchement légitime ne les excusent. Tout autre usage qui déroge à la loi est un abus qui pourra peut-être excuser devant les hommes , mais qui certainement ne justifiera point devant Dieu. S'absenter du chœur auquel on est tenu d'assister, s'en absenter sans nécessité, sans raison , est un péché qui n'est pas moins contraire à la justice qu'à la religion et à l'édification publique. Recevoir les fruits de son bénéfice ou des fondations en se déchargeant de l'obligation de chanter sur des gens à gages, j'ai pensé dire sur des mercenaires, c'est aller contre la disposition des saints canons, c'est en particulier contrevenir au décret du concile de Trente, et se charger de l'obligation de restituer les fruits du bénéfice qu'on a perçus (1). Pour les autres ecclésiastiques qui ne sont point tenus à l'office public , il n'y a point de lieu particulièrement affecté pour la récitation. Le plus convenable sans doute serait l'église , pour ceux qui en sont à portée. Il faut au moins choisir un lieu décent, écarté du bruit, du tumulte du monde et tout objet distrayant (2), disent les pères du concile de Bà'.e.
On doit encore se faire une loi de le réciter à peu près dans les temps marqués par l'Eglise. Semblables aux célestes intelligences qui ne perdent jamais la présence de Dieu dans les différens ministères dont ils sont ciiargés pour sa gloire, les ecclésiastiques devraient, s'il était possible, avoir l'esprit toujours élevé à Dieu, et conserver le sentiment de sa présence au milieu des fonctions les
(1) Onines vero divina per se et non per snljstitufos compellatiliir obire officia, alque in clioro ad psallendum instiluto, iiyninis et canticis Dii nomen dévote laudaie. (Scss. 24. c d2.)
(2) Tali in loco nnde adevolione non reliahantur. {Cap. Qnaliter,)
246 OBLIGATIONS d'ÉTAT DU SACERDOCE.
plus dissipantes. Dans Timpossibililé d'un recueillement si continuel, dans la triste nécessité où nous sommes d'interrompre un commerce si doux, pour nous livrer à des occupations extérieures, nous devons nous rappeler à Dieu plusieurs fois le jour par la prière , dit saint Augustin, nous y trouverons de quoi réparer nos pertes spirituelles, ranimer en nous la ferveur du divin amour et empêcher qu'il ne s'éteigne tout- à-fait dans les eaux amères du monde et dans les sollicitudes du siècle (1). Nous devons avoir des heures marquées pour la prière , disait saint Jérôme , afin que le temps seul , en nous rappelant à nous-mêmes et à notre devoir, nous avertisse de rendre à Dieu l'hommage que nous lui devons (2). Tout chargé qu'il était du gouvernement d'un vaste empire, David avait des heures réglées dans le jour pour louer le Seigneur : Septies in die lauclem dixi iibi (3). Il est rapporté de saint Louis que , chargé de fers et en danger de perdre la vie dans la tente du sultan , il demanda son livre de prières à son page, pour réciter l'office divin à l'heure réglée par l'Eglise : exemples à jamais mémorables et sans réplique , condamnation de tant d'ecclésiastiques lâches et ennemis de l'ordre, qui ne peuvent s'astreindre aux temps marqués par l'Eghse, qui récitent presque tout leur bréviaire dès le malin, afin d'en être quittes pour le reste du jour. Peut-on aller plus directement contre les intentions de lEglise? Elle voulait que rofiîce divin fût pour eux un délassement des affaires et un doux repos dans le sein de Dieu , et ils le regardent comme un joug pesant, comme un fardeau incommode dont ils se déchargent le plus tôt qu'ils peuvent, pour se livrer au monde et à ses frivoles amusemens. D'autres, plus coupables encore, commencent par les diverlissemens et finissent par l'ofTice, qu'ils remettent presque tout entier au soir, comme une affaire à laquelle il est toujours assez temps dépenser, quand onn'ariende mieux à faire. On ne manque pas de raisons pour justifier cette conduite : si on passe les heures marquées^ c'est, dit-on, pour se ménager une attention plus soutenue, pour avoir l'esprit plus libre et plus dégagé de distractions et de pensées étrangères : prétextes frivoles , suggé-
(1) Ideoab aliis curis quibus ipsum beatœ vitœ desideriuin quodam modo te-
pescit, ceilis lioris ad negotium orandi mentes levocamus, ne quod tepescere
cœperat, omniiio frigescat , et penitiis extingualur, nisi ciebrius inflammetiir.
(2) Diveisas orandi horas tiabere debemus; ut, si forte fueiimus ope detenti, ipsum nos ad officiura tempus admoneat.
(3) Psal. 118.
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rés par la paresse et par la lâcheté , qui n'aii|oriseront jamais à renverser l'ordre établi par le droit et par les conciles. La foule des affaires et des occupations est ce qui doit rappeler un ecclésiastique aux choses de Dieu : ou plutôt toute affaire cesse pour lui d'en être une, dès qu elle ne s'ajuste pas avec les devoirs de l'état. Si quelquefois des occupations saintes, qui ont pour objet le salut des âmes, permettent d'avancer ou de retarder le saint office, elles ne donnent jamais droit de s'en faire une habitude.
Yoilà les dispositions avec lesquelles les ministres de l'Eglise doivent chanter les louanges de Dieu. Ainsi célébrées, elles faisaient toute la consolation des premiers chrétiens, et leur plus douce ressource au milieu des persécutions. Au rapport de saint Augustin, c'est dans celte divine psalmodie que le peuple de Milan, renfermé dans la basilique avec son évêque Ambroise, trouve de quoi charmer ses ennuis; c'est dans ces chants divins qu'il puise cette fermeté inébranlable qui le rassure contre les violences d'une impératrice furieuse et contre les hoVreurs de la mort dont il est menacé. Consolation des affligés, doux charme de la douleur, la psalmodie essuie nos larmes et guérit nos maux, dit encore le même père; elle est le remède universel à toutes nos faiblesses et à toutes nos infirmités spirituelles (1). Le saint docteur en parlait par expérience : Combien de fois, disait-il à Dieu , dans les transports de son amour et de sa reconnaissance, combien de fois. Seigneur, ne fus-je pas touché du chant des hymnes et des cantiques de votre Eglise de Milan, jusqu'à répandre des larmes (.2) ! A mesure que ces accens harmonieux passaient de la bouche de vos fidèles à mes oreilles , les vérités et les tendres sentimens qu'ils exprimaient s'insinuaient doucement dans mon âme et faisaient couler de mes yeux des toirens de larmes ; larmes pleines de douceur et de consolation qui firent alors le plaisir le plus touchant de ma vie (3).
Il en sera ainsi de l'ecclésiastique fidèle à bien réciter son office ; le chant de ces cantiques célestes sera pour lui un saint délassement
(1) Psalmodia est consolatio flentium , cura dolenlium , sanitas aegrotantium , animœ remedium , et omnium miseriaium sufTragiuni.
(2) Quantum flevi in hymnis et canticis tuis, suave sonantis Ecclesiœ tusevocibus comniotus aciiter. {Lib. 9. Confess. e. 6.)
(3) Voces illœ influebant auribus meis , et eliriuabatur veriJas tua in cor nieum , et exaestuabat inde affectas pietalis , et cuirebant lacrjmae , et bene mihi eiat cum eîs. (iôid.)
des peines d'un critique ministère , ils feront ses délices et sa consolation; s'unissant ici-bas aux chœurs anjjéliques, il trouvera en quelque sorte le ciel sur la terre , et un avant-goût de la félicité des habitans de ce bienheureux séjour, avec cette différence pourtant , dit encore saint Augustin , que nous ne faisons encore que chercher et poursuivre le souverain bien qu'ils possèdent et qu'ils sont sûrs de posséder toujours (1).
Il est vrai , ces divins cantiques ne produisent pas toujours ces pieux sentimens , ces douces affections dans ceux qui les récitent ; mais à qui s'en prendre qu'à eux-mêmes? Leur peu de foi , et le peu de disposition qu'ils apportent à une fonction si sainte , en est la cause ; ils récitent par routine et par manière d'acquit ; ils récitent sans respect , sans attention , sans dévotion , avec une rapidité qui scandalise , n'articulant et ne distinguant rien , entrecoupant les mots , supprimant une partie des syllabes , plaignant pour ce saint exercice un temps qu'on ne refuse pas aux moindres affaires de la vie , s'observant moins en parlant à Dieu qu'ils ne le feraient en parlant aux derniers des hommes , interrompant le saint commerce qu'ils ont avec lui par mille conversations profanes. Le désordre est encore plus grand , ce semble , dans la célébration publique des saints offices ; ces divines louanges , chantées autrefois avec tant de majesté , de dignité, de componction, comment le sont-elles aujourd'hui par la plupart de ceux qui en sont chargés? Elles sont avilies dans leur bouche par le peu de recueillement qu'ils y apportent , et par l'indécence avec laquelle ils s'en acquittent ; disons-le à la honte du clergé , ces cantiques sacrés, le langage de la foi et de la piété de tous les siècles, se chantent parmi nous avec autant d irrévérence et d'iiiimodestie , que les chants mêmes de dissolution et de débauche. En récitant , en chantant ainsi le saint office, est-il étonnant qu'ils n'y aient ni goût ni sentiment de piété? Non sans doute. Ils sortent vides de leur prière , ils n'y reçoivent rien ni pour eux ni pour les peuples , parce qu'ils n'y ont rien demandé. Et plût à Dieu encore qu'au lieu des bénédictions qu'ils devaient attirer sur l'Eglise , ils n'y attirassent pas la colère et les malédictions du ciel ! Terminons par la belle exhortation de saint Bernard à ses religieux ; elle renferme en peu de mots tout ce que nous venons de dire (2).
(i) Illi fruendo , nos petendo ; illi capiendo , nos queerendo; illi intrando , nos pulsando.
(2) Vos moneo , dileclissimi , pure sempcr ac slrenue , divinls semper intéresse
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