LIVRE IV, CHAPITRE IV
depuis le premier moment de son incarnation jusqu'au dernier soupir qu'il a rendu sur la croix , n'a été qu'un seul sacrifice de la messe. Le chaste sein de la très-sainte Vierfre Marie a été la sacristie céleste et divine où il s'est revêtu de notre chair , qui était le pontifical et l'ornement avec lequel il devait offrir ce sacrifice. C'est de là qu'il est sorti armé de force , comme un géant , pour courir avec ardeur dans la voie de notre rédemption (ps. 18) ; et tout le temps qu'il a vécu sur la terre a été une continuelle préparation du sacrifice qu'il devait offrir ; de sorte que toutes ses actions et ses démarches ne tendaient qu'à cette unique fin , comme il le fait assez entendre lui-même par ces paroles : Je dois être baptisé d'un baptême , et combien me sens-Je pressé jiisqit à ce qu'il s'accomplisse {ï). Je dois être baigné dans mon propre sang, lorsqueje le répandrai en me sacrifiant sur l'autel de la croix , et je désire tellement de voir accomplir ce sacrifice , que j'en aurai le cœur pressé jusqu'à ce qu'il soit achevé. Les dix-sept heures que durèrent les souffrances de sa passion , savoir , depuis la prière qu'il fit dans le jardin , et qui fut accompagnée d'une mortelle agonie et d'une sueur de sang qui découlait de tout son corps, jusqu'à ce qu'il eût expiré sur la croix , furent comme un cruel retardement de l'exécution de ce désir ardent qu'il avait d'offrir ce sacrifice à son Père pour l'expiation des péchés des hommes. Et les trois heures qu'il demeura attaché à la croix avec des clous, le consumant par de très-cruelles douleurs , bien plus encore par le feu du très-ardent amour qu'il avait pour les hommes , furent encore un long retardement pour le désir qu'il avait de consumer ce divin holocauste , et d'achever celte messe ; jusqu'à ce qu'ayant enfin pris l'ablution du fiel et du vinaip^re , il prononça cette parole : Tout est accompli; comme s'il eût dit : Allez, la messe est dite (21, puisqu'aussitôt il baissa la tête et expira. Or, ce sont toutes ces choses si merveilleuses et si sublimes que nous représentons très-vivement et très-proprement, ou , pour le dire avec plus de force , que nous célébrons , que nous réitérons et que nous exerçons de nouveau tous les jours d'une manière toute mystique dans le sacré mystère de l'autel. Et c'est là proprement dire la messe.
IV. Que la même cène que Jésus-Christ fit avec ses disciples est
(d) Baptisrao habeo baptizari, et quomodo coarctor, douée perficiatur. {Luc, 12. 50.) (2) Ite , missa est.
tous les jours renouvelée dans le mystère de la messe. Comme le sacré mystère de reiicliarislie n'est pas seulement un saciiace que l'on offre au Père éternel , mais aussi un sacrement et une viande céleste qui est donnée aux hommes pour la nourriture de leurs âines , on en peut diversifier la définition en s'appliquant au mystère particulier que Ton y considère. Ainsi , dire la messe , c'estfcélébrer réellement la même cène que Jésus-Christ fit avec ses disciples la veille de sa passion ; c'est s'asseoir avec lui à sa divine table et y recevoir de sa main son sacré corps et le calice de son sang ; et cela , non par une manière de représentation ni par figure , mais proprement, réellement et véritablement , comme si on était assis à la même table et avec les mêmes apôtres. Aussi ne peut-on manquer d'être à la compagnie des apôtres, étant là où le même maître et le même Seigneur des apôtres se trouve en personne , et où il consacre son corps et son sang, et le donne aux fidèles avec le même amour et en la même manière qu'il le donnait alors. C'est pourquoi le grand saint Chrysostôme dit avec beaucoup de raison : « Ce banquet où vous assistez est le même que celui où assistèrent les apôtres, et il n'y a rien de moins en celui-ci qu'en celui-là, puisque ce n'est pas un homme qui faitcehn-ci, au lieu que ce fut Jésus-Christ qui fit celui-là, maisque c'estlui-même qui fait celui-ci comme il a fait l'autre (1). C'est la même table , le même banquet et le même Seigneur qui y donne son corps et son sang aux fidèles , comme il le donna autrefois à ses apôtres. C'est lui-même qui y consacre l'un et l'autre, comme il le consacra la veille de sa mort ; il y donne la même viande à manger et le même calice à boire. C'est pourquoi on doit faire beaucoup d'attention sur cette parole que disent les prêtres en prenant le calice pour consacrer : Et prenant de même cet excellent calice aprèr qioon eut soupe (2), ce qui marque que le calice qu'ils boivent à l'autel est le même que ce divin Sauveur consacra et donna à boire à ses apôtres. Mais par le calice il ne faut pas entendre le vase d'or ou d'anjent que tient le prêtre ; car en ce sens il est différent de celui dont Jésus- Christ s'est servi , et ce n'est point aussi de cela qu'il s'agit ici. On entend par le calice le breuvage qui est dedans. Ainsi nous disons
(1) Harc est illa meiisa et minus nihil habet ; non enim illam quidam Chiistus, hanc autem lioujo peilicit ; verum et liane ipse quoque. {Chrys. hom, 83. in Matth.)
(2) Simili modo posteaquam cœnalum est, accipiens et hune prœclaium ca- Ucem.