LIVRE IV, CHAPITRE V
lui tout le genre humain dans le péché ,' et étant touché de compassion , il résolut , par un effet de sa miséricorde , de nous relever tous de cette si funeste chute , mais d'une manière qui nous fût la plus honorable et la plus avantageuse qu'il serait possible. Et il fallait pour cela que les hommes offrissent à Dieu un sacrilice par lequel il pût être honoré à l'égal de ce qu'il est, et dont la valeur fût assez grande pour leur mériter , selon toute la rigueur de sa justice , le pardon de leur péché , leur réconciliation avec sa Majesté offensée , et toutes les autres grâces et les bienfaits dont ils auraient besoin ; en sorte qu'il parût que, comme ils avaient fait la faute , ils en avaient aussi mérité le pardon. Ce moyen était admirable ; mais tous les hommes et toutes les créatures ensemble étaient dans l'impuissance d'offrir un tel sacrifice. Le péché des hommes ayant été commis contre la majesté de Dieu même, l'offense et la malice en étaient infinies; de sorte que, pour l'expier et pour y satisfaire pleinement , c'était une nécessité que le sacrifice qui devait pour cela être offert , fût aussi d'un mérite infini. Or, il ne se pouvait rien trouver de semblable parmi toutes les créatures , et encore moins parmi les hommes qui n'étaient plus aux yeux de Dieu que des enfans de colère et de perdition.
Parmi toutes ces difficultés ou ces impossibilités apparentes, la très-haute sagesse de Dieu , et cet amour qu'il a toujours eu pour les hommes dès le commencement , trouva le moyen de suppléer à l'impuissance où ils étaient réduits, mais un moyen le plus ingénieux et le plus excellent dont on ait jamais ouï parler , et qui donna de l'admiration à tous les séraphins^ tant il est vrai que l'amour est un grand maître en artifice. Cet admirable moyen fut que le Verbe divin et le Fils unique de Dieu se ferait homme , afin qu'étant participant d'une même nature avec les autres hommes, il fût intéressé , comme parent et comme frère de tous , à les relever de leur chute et à réparer leur perte ; que pour cela il serait leur prêtre , leur avocat, leur intercesseur et leur caution envers son Père pour toutes leurs dettes, et qu'en cette qualité il lui offrirait pour tous un sacrifice, lequel étant offert par un homme de même nature que les autres, serait un sacrifice véritable , propre , méritoire et suffisant pour satisfaire pleinement à Dieu , selon toute la rigueur de sa justice, surtout étant offert par un Dieu même offensé , qui était devenu le prêtre , l'avocat et la caution de ceux qui étaient les auteurs de l'offense. Celui donc qui le devait offrir étant le vrai Dieu (la divinité n'ayant jamais été oi pu être séparée de lui), il est sans doute que le sacri- II. -19
290 DE la' MESSE.
fice devait être d'un^prix et d'un mérite infinis pour réconcilier les hommes avec Dieu , en satisfaisant pour eux à sa justice, et pour leur obtenir de sa bonté toutes les grâces et les faveurs qui leur sont nécessaires.
Mais le prêtre qui devait offrir ce sacrifice étant d'une dignité si souveraine et si éminente, telle qu'est celle du Fils naturel et véritable de Dieu même, et le sujet pour lequel il le devait faire si grand et si important, il était juste que la victime qu'on y devait immoler fût proportionnée à tout cela; et il ne s'en trouvait point ni dans le ciel ni sur la terre , n'y ayant point de créature qui ne fut très-disproportionnée et très-inférieure à la dignité de Jésus-Christ , qui en était le prêtre. Il était donc à propos qu'il offrît une victime qui ne fût pas de moindre dignité que cette même humanité qu'il a prise des hommes, laquelle , étant unie avec le Verbe divin, surpasse infiniment toutes les créatures en excellence et en dignité. Et comme c'était une vraie nature humaine , mortelle et sujette aux misères de cette vie comme la nôtre, elle était très-propre à servir de victime et à être offerte en sacrifice.
C'est aussi ce que Tincomparable saint Augustin {ps. 149, v.%) nous apprend de cet admirable et ingénieux artifice de l'amour infini de Dieu envers les hommes, lorsqu'il dit : « Que Jésus-Christ, notre souverain prêtre, ne trouvant rien de pur dans les hommes qu'il i^ût offrir pour les hommes, s'est offert lui-même comme une victime pure et une hostie sans tache. Et s'offrant lui-même, il n'a pas offert ce que nous lui avons donné , mais ce qu'il a pris de nous, et il l'a offert tout pur. Il a offert notre nature à Dieu son Père , mais il l'a offerte toute pure et sans tache, parce qu'il l'a offerte telle qu'il l'a reçue d'une vierge pure, afin d'offrir cette chair pure pour des âmes impures. » Et dans un autre endroit : « Quel prêtre peut être plus juste et plus saint que le Fils unique de Dieu, qui n'a point eu besoin d'offrir aucun sacrifice pour ses pi'opres péchés, n'en ayant point contracté en sa conception, et n'en ayant commis aucun durant toute sa vie? Et qu'est-ce qui pourrait plus à propos être tiré de la substance des hommes pour être immolé pour les hommes mêmes, qu'une chair humaine ? qu'y a-t-il de plus propre à être immolé qu'une chair mortelle? et que pouvait-il y avoir de plus pur, et partant de plus digne de purifier les hommes de toutes les souilhires du péché, qu'une chair vierge née d'une mère vierge? Quelle offrande donc pourrait être plus agréubly à Dieu que la chair qui a été employée pour