LIVRE II, CHAPITRE XXXV
lion des petits. On lui livre également , et ses aumônes et sa confiance, comme à un homme qui n'a d'autre intérêt que ceux de Dieu et du prochain. Toutes les bourses lui sont ouvertes, parce qu'il ne pense point à remplir la sienne ; on se décharge volontiers sur lui du choix et du soulagement des pauvres , comme on se repose sur un père du soin et de l'entretien de ses enfans. A mesure que ses revenus s'épuisent en bonnes œuvres , son crédit s'augmente dans son diocèse ou sa paroisse ; il y trouve une Providence féconde en ressources , et des fonds plus que suffisans pour lui et pour tous ceux dont il est chargé. Dieu , dit saint Ambroise , agit à son égard, comme il agit autrefois envers Moïse ; il lui donna un plus grand pouvoir que celui auquel il avait renoncé , en refusant généreusement la couronne et les trésors de l'Egypte ; il en fit la terreur et le Dieu même de Pharaon (1). Ainsi, poursuit saint Ambroise, Dieu vous rend-il redoutables aux pécheurs, respectables aux grands, et même aux rois de la terre, quand vous méprisez les richesses du siècle ; et comme les rois eux-mêmes ont une considération particulière pour ceux qui les servent à leurs propres dépens , et qu'ils reconnaissent volontiers leurs services, lorsqu'ils en trouvent l'occasion ; de même Dieu comble d'honneur et de gloire ceux de ses ministres qui le servent gratuitement , ou qui du moins s'acquittent de leurs fonctions sans espérance d'aucune rétribution temporelle.
C'est ce détachement héroïque qui a fait respecter dans les premiers siècles de l'Eglise tant de saints evêques ; les Martin , les Nicolas, les Ambroise , les Chrysosiôme, les Basile. Ces grands hommes vivaient dans un dénûraent général , donnant sans espérance de recevoir, consacrant à leur troupeau leurs biens, leur patrimoine, et jusqu'à leurs vêtemens ; et néanmoins, pauvres selon le monde , mais riches aux yeux de Dieu , ils étaient non seulement aimés et estimés des peuples, mais admirés et respectés des têtes couronnées. C'est ce détachement qui fit d'un saint Charles Borromée l'apôtre de l'Italie, l'ange tutélaire de Milan , le modèle du sacerdoce , l'admiration de l'univers chrétien; c'est enfin ce détachement qui obligea saint François de Sales , dans le dernier siècle , à refuser tout ce que la forune avait de plus brillant ; archevêché , richesses , dignité de cardinal place à la cour de France , et auprès de la personne de Henrie Grand; ce saint prélat vit to utes ces dignités sans en être ébloui.
<1) Eccc constitui te Deum Pharaonis. {Exod. 7. ». 4.)
Char{]fé de l'église de Genève , il répondit au roi qu'il était de son devoir de s'y attacher ; que plus son Epouse était pauvre et affligée, plus il lui devait de fidélité dans son malheur et de consolation dans ses larmes; qu'au reste, les richesses lui seraient à charge, et que, quoique pauvre en comparaison de bien d'autres, il avait encore de quoi donner. Réponse qui au{}menta le respect que Henri-le-Grand avait pour lui, et qui lui fit dire que l'évêque de Genève était autant au dessus de lui par sa vertu , que la royauté l'élevait lui-même au dessus des autres hommes.
Il est donc vrai, et l'expérience de tous les siècles nous l'apprend, que la vertu d'un ministre des autels peut et doit servir d'appui à son autorité, bien plus que toutes les richesses et le faste du siècle; que son désintéressement en particulier lui conciliera toujours le respect des grands et des petits , parce qu'il portera avec foi l'idée d'un homme supérieur aux autres hommes , insensible à l'appât de l'or, et qui n'a que mépris pour tout ce qui flatte la cupidité des enfans du siècle.
Si aujourd'hui les ecclésiastiques vivent au milieu d'un monde qui fait toujours un certain cas de l'extérieur ; et si, en conséquence d'une situation aussi critique , ils peuvent , pour maintenir leur dignité, avoir au-delà du pur nécessaire , et faire certaines dépenses apparentes (en quoi ils ne sauraient être trop réservés), qu'ils se souviennent au moins que ces dépenses sont une pure tolérance , et comme une espèce de supplément au défaut d'un mérite personnel , qui devrait seul les distinguer ; que ce n'est point là pour eux un prétexte de thésauriser ; et que la gloire d'un homme vraiment désintéressé l'emporte de beaucoup sur tout ce vain clinquant de dépenses inutiles, qui n'imposent qu'aux àiiics faibles et accoutumées à ne juger des choses que par la surface.
Quand cet es[)rit de désintéressement règne dans le cœur d'un ministre des autels , il apprend bientôt à se contenter de peu , pour approcher, autant qu'il est en lui, de la natiu^e des anges, qui n'ont besoin ni d'alimenspour se nourrir, ni de vôtemens pour se défendre des in;ures de 1 air. Préférant une honnête médiocrité à l'abondance, il ne se réduit point à la mendicité, pour ne pas rendre sa personne méprisable aux yeux du peuple : mais il ne se fiiit point aussi de ces besoins imaginaires dont les gens du monde sont esclaves, et qui conduisent insensiblement du nécessaire au commode , du commode au superflu, du superflu au criminel. Une \ie frugale lui plaît, et,