‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 18 sur 331 · LIVRE II, CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXXV

quoiqu'il jouisse d'un gros revenu , il se souvient toujours qu'il ne lui est pas donné , comme dit le concile de Trente , pour faire bonne chère , ni pour être superbe en meubles ou en équipages , mais pour l'employer en œuvres pies et conformes à la sainteté de son élat. La possession des biens de l'Eglise lui paraît moins un bonheur qu'un pesant fardeau, parce que l'emploi en est dangereux, le compte terrible à rendre , et que le péril est d'autant plus grand , qu'on en possède davantage ; enfin il ne pense point , comme tant d'autres , à s'enrichir sous prétexte des besoins et des accidens imprévus , où un amas de biens pourrait lui être nécessaire. La Provividence est sa ressource ; son bénéfice d'ailleurs lui est assuré : il sait et enseigne aux autres que Dieu a soin de revêtir les lys des campagnes , de nourrir les animaux dans les forêts et les oiseaux dans l'air. C'en est assez pour faire fermer l'oreille à cette prudence charnelle qui craint toujours de manquer de tout , et qui ne dit jamais c'est assez.

III. De cette vie modeste et frugale qui sied si bien à un ecclésiastique , coule une je ne sais quelle modération dans la manière d'exiger ses revenus , qui ne tient point de l'avarice , qui est également l'ennemie de la chicane et du procès. Un pasteur qui se contente de peu, et qui n'a point l'intérêt pour guide, n'a nulle altercation avec son troupeau pour une légère portion de biens, ou pour un mince honoraire. Point de cette rigueur qui tient de la dureté à percevoir des droits que la piété des fidèles a établis , et que la bonne harmonie entre le troupeau et le pasteur doit seule maintenir. Point de ces mauvais procès qui allument les flammes de la discorde entre les chefs et les membres , et où une animosité mutuelle vient souvent à bout de ruiner tout le corps. Point de ces exactions rigoureuses qui sentent le mercenaire dans l'administration des sacremens et l'exercice d'un ministère tout divin. Comment, dit saint Grégoire, le pasteur donnera-i-il , comme il le doit , sa vie pour son peuple, s'il ne sait pas se relâcher en sa faveur du moindre de ses droits (1)?

Mais comment , peut-on ajouter après ce grand Saint, comment le pasteur conduii-a-t-il son troupciui , si l'intérêt l'arrête, le fait trébucher à chaque pas , et lui ôte tout ensemble la voix, le courage et la force de se faire entendre ? Comment le troupeau à son tour se

(1) Qninondat pro ovibus snbslantiam suam, quomodù pro lus ilaturus est aniniani suam? (Graj, homil, 24. in Evany.)

rendra-t-il docile à la voix de son pasteur, s'il aperçoit son faible , et se prévaut, comme il arrive souvent, de son avarice, jusqu'à entreprendre de lui faire la loi?

C'est ici que les minisires des autels doivent ouvrir les veux , pour se convaincre qu'un désintéressement parfait est pour eux une source d'indépendance dont ils ne peuvent être trop jaloux ; car enfin il leur est ordonné, comme à Timolliée, de remplir leur ministère , d'annoncer la parole de Dieu , d'employer dans l'occasion les réprimandes , les prières , les menaces , sans cesser d'instruire. Ils sont assis dans les tribunaux de la pénitence , pour absoudre ou condamner, suivant la grièvelé des crimes et les dispositions plus ou moins favorables à une sincère réconciliation. Quels que soient leurs diocèses ou leurs paroisses , et malgré les soins qu'ils en prendront , ils auront toujours des hommes scandaleux à réprimer, des hérétiques à combattre , des hypocrites à démasquer, des impudiques à éloigner des saints mystères , des pécheurs de toute espèce à convertir et à ramener ; c'est une guerre tantôt secrète^ et tantôt déclarée qu'ils doivent faire au vice , sans l'épargner au préjudice de la loi de Dieu , sans le ménager.

Dans cette vue, Dieu lui-même les a armées comme Jérémie du glaive de sa parole (1) : il les a chargés d'arracher et de détruire sans pitié le mauvais plant du champ de son Eglise ; de perdre et de dissiper , d'édifier et de planter : ils doivent être comme autant de places fortes, de colonnes et de murs enfer, toujours prêts à résister à l'impiété , dans quelqu'état et sous quelque forme qu'elle ose se montrer. Quelle autorité, mais surtout quelle sainte hardiesse n'est point nécessaire pour faire front à tant d'ennemis, sans mollir jamais en faveur du crime, par une lâche condescendance pour le criminel? Pour peu qu'un prêtre, en pareil cas, ait des vues de fortune temporelle , ou qu'entraîné par la cupidité , il laisse entrevoir la basse envie de gagner et de recevoir : le voilà non seulement dé;;radé dans l'esprit de tous ceux dont il est juge et pasteur, mais devenu en quelque sorte leur esclave, et violemment tenté de trahir son ministre aux approches dune perte ou à l'appât d'un gain présent ; et comme , suivant l'esprit des saints , les dons et les prcsens aveuglent les juges, et leur ferment la bouche, lorsqu'il est questisn de prononcer contre les criminels (2) : de même l'envie de gagner et de rece-

(1) Ecce dedi veiba mca in ore tuo. (Jerem. c. 2. v. 9.) (2; EccH. 20. 2.

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