LIVRE IV, CHAPITRE XIV
possible que celui qui en disant la messe s'applique actuellement avec attention à tout ce qu'il dit et ce qu'il fait , ne s'aperçoive clairement qu'il n'y a point de plus {jrand obstacle à l'attention et à la présence d'esprit que tous les prêtres doivent avoir à la messe , que la hâte et l'empressement de l'achever.
Il peut bien se faire qu'en disant la messe à la hâte on soit moins disirait que quand on la dit lentement et à loisir, parce qu'alors l'esprit a moins de temps pour se distraire et se partager ; mais cela vient d'un défaut particulier de la personne, qui, n'ayant pas eu le soin de tenir son esprit appliqué à la considération de ses propres devoirs et à bien conduire ses pensées, s'est insensiblement engagée à une malheureuse habitude de se distraire en mille manières ; en sorte que plus elle a de temps , plus son esprit se partage et se dissipe dans une grande diversité de pensées vaines et inutiles. Mais ce vice personnel , bien loin de l'excuser, l'oblige plus particulièrement à faire effort pour avoir l'attention qu'elle doit pour recueillir toutes les pensées de sou esprit et les appliquer à ce qu'elle fait et à ce qu'elle dit, et pour surmonter cette malheureuse habitude qu'elle a contractée de se laisser librement aller à de continuelles dissipations et divagations d'esprit , et à se répandre au dehors par de folles pensées , au lieu de garder le respect , le recueillement et l'attention qui conviennent à une action si sainte. Et c'est assurément ce qui ne se peut faire en précipitant ses paroles et ses actions ; mais au contraire en se donnant beaucoup de temps et de loisir pour y apporter d'autant plus d'attention et d'application d'esprit, qu'on est plus accoutumé à se dissiper et à se distraire. On doit toujours se donner plus de temps et de loisir pour célébrer le saint mystère de l'autel , à proportion qu'on est moins disposé à y apporter le respect et l'attention qu'il demande.
Il est certain aussi que c'est toujours le plus sûr pour la conscience, de dire la messe avec beaucoup de loisir ; parce qu'en se pressant on tombe facilement dans quelque faute contre l'une et l'autre des conditions que nous avons marquées et expliquées dans le chapitre précédent ; au lieu qu'il est bien difficile qu'en se donnant tout le temps et le loisir nécessaires pour bien appliquer toute l'attention et la considération de son esprit à tout ce que l'on dit et que l'on fait , on se laisse aller à aucune semblable faute. On pourra peut-être bien manquer par imprudence en quelques rencontres rares et peu ordinaires , en ne s'accommodant pas assez au temps , au lieu et aux
autres circonstances où l'on se rencontre ; mais on ne fera pas de fautes contre le ministère même et contre les cérémonies de la messe, comme on en fait facilement lorsqu'on les exerce précipitamment et à la hâte. C'est pourquoi il est toujours plus sûr de prendre beaucoup de loisir pour cette sainte action , que d'en prendre moins.
En troisième lieu, l'on peut clairement inférer de ce qui vient d'être dit , qu'il y a aussi plus de prudence à en user de la sorte. Et c'est en efl'et une grande prudence de suivre toujours le plus sûr en des choses qui sont d'une si haute importance ; comme c'en est une à celui qui marche dans un chemin où il y a d'un côté un précipice où le moindre faux pas le peut faire tomber, de se retirer vers l'autre côté , où il peut marcher avec plus de sûreté.
Enfin , c'est une chose plus louable de mettre beaucoup de temps à célébrer, que d'en mettre peu. Ce que j'ajoute ici pour une considération qui m'esî souvent venue dans l'esprit sur ce sujet , c'est que toutes les fois que les saints pères et les saints docteurs de l'Eglise ont reconnu en leur temps que quelque vice ou quelque erreur notable commençait à se fortifier et à s'établir, ils ont d'ordinaire dans la doctrine , dans la prédication et dans les mœurs , beaucoup incliné vers l'extrémité qui lui était contraire. Nous en avons beaucoup d'exemples dans les livres des saints et dans les histoires de leurs vies. Nous en rapporterons seulement un qui est de saint Augustin. Ce incomparable docteur de la grâce , voyant que les pélagiens enseignaient avec éclat que l'homme , par les seules forces de la nature et par son libre arbitre , pouvait exercer toutes sortes de vertus et de bonnes œuvres , sans qu'il eût besoin pour cela d'aucun secours ni d'aucune grâce particulière de Dieu, et que cette erreur se fortifiait beaucoup dans le monde , se porta tellement à l'extrémité contraire , et parla d'une manière si haute et si forte de la nécessité que nous avons de la grâce et de notre faiblesse , ou plutôt de l'impuissance de l'homme pour faire le bien de lui-même , que l'on pourrait être soupçonné de favoriser l'erreur des hérétiques de ce temps , si l'on disait aujourd'hui les mêmes choses, sans les expliquer et faire entendre dans leur sens propre et véritable. C'est ce qu'on fait encore plusieurs autres saints , tant dans la doctrine que dans les pratiques et les mœurs de l'Eglise.
Aussi , est-ce dans cette vue que j'ai avancé que cette pernicieuse coutume de dire la messe à la hâte , sans respect et sans attention , étant aujourd'hui si générale dans l'Eglise , c'est l'elfet d'un zèle et