LIVRE V, CHAPITRE I
médecins des âmes pour mettre l'appareil à toutes les plaies des pécheurs et guérir toutes leurs infirmités spirituelles. Titre de pasteurs des ànies pour les arracher à la gueule du loup infernal et pour les conduire dans les voies du salut. Titre de vicaires de Jésus-Christ de ses ministres et de ses ambassadeurs, pour agir en son nom, pour réconcilier les pécheurs à son divin Père, pour briser leurs liens, les affranchir de la dure servitude du démon, et les remettre dans l'heureuse liberté des enfans de Dieu.
Après cela , dit saint Augustin , décide qui voudra si l'action par laquelle s'opèrent tant de merveilles n'est pas quelque chose d'aussi grand que celle de créer des justes (1). Ce qu'il y a de certain , ajoute ce père , c'est que, si l'une et l'autre de ces opérations demandent une puissance égale , celle de la justification des impies demande plus de miséricorde et de clémence (2).
Cependant, autant que ce ministère est sublime, autant est-il dilïicile et critique pour le salut de celui qui s'en trouve chargé. Que n'en coiite-t-il pas au bon pasteur pour ramener dans la bergerie une brebis indocile qui s'en est malheureusement écartée ! Ce n'est là qu'une figure imparfaite des peines et des travaux qu'aura à essuyer un confesseur zélé , pour faire rentrer dans les voies de la justice des pécheurs qui les ont abandonnées. Il faut qu'il supporte leurs faiblesses , qu'il amollisse la dureté de leurs cœurs , qu'il vainque leur opiniâtre résistance à la grâce , qu'il apaise les remords de leur conscience troublée, qu'il calme les inquiétudes importunes d'une âme dévorée de scrupules. 11 faut instruire les uns , aider les autres à se rappeler leurs péchés, faire naître en ceux-ci des sentimens d'une contrition sincère , précautionner ceux-là contre la rechute. Il y en a qu'il faut retirer de l'occasion , d'autres qu'il faut soutenir dans le bien qu'ils ont embrassé , d'autres enfin qu'il faut faire avancer dans les voies de la perfection ; et tout cela sans se rebuter des défauts ou de l'inconstance des pénitens , de leur ignorance ou de leur grossièreté , de leurs reproches ou de leur imporlunité. Or, pour remplir tant de devoirs , quels travaux et quel zèle , quelle patience et quelle charité ne faut-il pas dans le ministre chargé d'une fonction si pénible? La conduite des âmes est l'art des arts , disait un saint
(1) Jiidicet qui potest uti'um raajus sit jnslos creave , qnam iiiipios justificare. (Tract. 72. in Joan.)
(2) Ceitesi tequalis xUriimque potenlise, lioc majovis est miseiicordia^. '{Ihid) II. 24
qui s'était vu forcé de prendre le gouvernement de toute l'Eglise : Ars artium regimen animarum (1). Mais c'est surtout dans le sacré tribunal qu'on éprouve tout ce que cette conduite a de plus difficile. Dans les autres places , où l'on est chargé de gouverner les hommes, c'est ordinairement bien plus sur leurs corps que sur leurs âmes qu'il faut veiller. Les lois qu'on leur fait observer ont principalement pour but de régler leurs actions extérieures. Ici il faut régler, non seulement les actions , mais encore les intentions , entrer dans l'intérieur des consciences , renverser la manière de penser des pénitens, faire qu'ils jugent des choses tout autrement qu'ils n'en jugeaient , qu'ils aiment ce qu'ils haïssaient, qu'ils haïssent ce qu'ils aimaient, qu'ils espèrent où ils désespéraient , qu'ils trouvent du plaisir et de la joie où ils ne trouvaient que tristesse et amertume : or , en tout cela que de difficultés !
Mais que d'écueils et de dangers pour le salut du ministre de la pénitence ! Médecin spirituel des âmes , la vie et la mort éternelles sont entre ses mains. En faisant bien son devoir dans le sacré tiibii- Dal , il opère leur guérison ; en trahissant son ministère , il aigrit et envenime leurs plaies. Guide et directeur spirituel dans les voies du salut, par une conduite sage et chrétienne , il élève les âmes au ciel ; par une conduite lâche et imprudente , il les précipite dans l'enfer ; en usant bien de son autorité , il tarit la source des péchés ; par une cruelle tolérance , il les multiplie , il les autorise et les perpétue dans ceux qui lui donnent leur confiance. Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est qu'en voulant sauver les autres , il se met dans un danger évident de se perdre , et qu'en prononçant ici-bas des sentences d'absolution en faveur de ses frères , il prononce l'arrêt de sa propre condamnation. Car qui peut douter que Dieu ne recherche un jour des mains d'un tel ministre le sang de tant d'âmes qu'il aura fait périr par une coupable ignorance , par une molle condescendance ou par un vain respect humain (2; ? Que de prêtres qui ne seront du nombre des réprouvés , que parce qu'ils auront été du nombre des confesseurs !
Au reste, ce que nous venons dédire des dangers du ministère dont nous parlons , à Dieu ne plaise que nous le disions dans la vue de dé-
(1) Greg. magn. Pastor,, part. 4. c. 4.
(2) Ipse impius iniquiiate sua moiietur, sanguiueni autem ejus de manu tua re-^ quirani, {Esech. c. 3. v. 18.)