LIVRE V, CHAPITRE II
savoir quelles en sont la matière et la forme , quels sont les circonstances et les défauts qui peuvent le rendre nul et invalide ; il doit avoir une connaissance exacte de tous les péchés qui peuvent se commettre contre les commandcmens de Dieu et de l'Eglise , ceux qui sont compris sous les péchés qu'on appelle capitaux , ceux qui régnent davantage dans la contrée où il est char^jjé de travailler. Il doit s'attacher à connaître particulièremeni ceux qui obligent à la restitution. Exiger d'un pénitent qu'il restitue, lorsqu il n'y est pas obligé, c'est lui faire souffrir un dommage, et se mettre dans le cas de le réparer; le dispenser de la restitution lorsqu'il y est obligé, c'est se mettre dans la nécessité de restituer comme si l'on avait commis soi-même l'injustice. Le confesseur doit encore n'ignorer aucun des cas où il faut réitérer les confessions, ni aucun de ceux ou l'on doit refuser ou différer l'absolution. Enfin, il doit connaître, du moins généralement , les pé';hés qui se commettent le plus ordinairement dans les dillérens étals, les abus qui s'y glissent ou qui s'y trouvent établis, les vexations injustes des officiers de justice, les fraudes et les traiiés usuraires des négocians, les infidélités et les monopoles des artisans , les rapines et les concussions des gens d'affaires, les lenteurs ou les injustices des magistrats, les négligences ou les coupables tolérances des pères et des mères , des maîtres et des maîtresses, des seigneurs et de toutes les personnes d'autorité; et pour tout dire en uu mot, il doit avoir une connaissance au moins générale des obligations de tous les étals.
Comme médecin des âmes , le confesseur doit savoir discerner entre la lèpre et la lèpre, cest-à-dire entre le péché et le péché; entre ce qui est habitude et ce qui ne l'est pas; entre ce qui est et ce qui n'est pas occasion prochaine du péché, entre ce qui est péché ou ce qui est imperfection. Pour être en état de guérir les maladies spirituelles de l'âme, il doit s'attacher particulièrement à en bien connaître les principes et les causes, les effets et les suites funestes ; il doit faire attention aux circonstances qui changent l'espèce du péché , à celles qui, sans en changer l'espèce, en augmentent notablement la malice , à celles enfin qui , d'un péché véniel de sa nature , font par accident un péché mortel. Tout autant de connaissances absolument nécessaires au confesseur, mais qui lui seraient inutiles, s'il n'y joignait celle des remèdes les plus propres à guérir les maladies des pécheurs, s'il ne connaissait les préservatifs qui doivent les garantir d'une funeste rechute, et la différence des satisfactions qu'on doit
imposer aux différentes espèces de coupables. N'appliquer qu'un même appareil à des plaies différentes, traiter des blessures mortelles, comme on traite les plus légères, c'est pour l'ordinaire irriter le mal et augmenter la douleur du malade sans le guérir et sans lui procurer aucun soulagement.
Comme directeur des âmes et leur guide dans les voies du salut, le confesseur doit être en état de montrer à tous les chrétiens le chemin du ciel et de les y conduire ; il ne doit rien négliger pour les retirer de l'égarement , pour leur liiire éviter les écueils contre lesquels ils pourraient donner et les précipices où ils pourraient tomber; s'attachant particulièrement à corriger leurs erreurs, à dissiper leurs doutes, à lever leurs [scrupules, à répondre ou à prévenir les prétextes spécieux dont la plupart se couvrent pour demeurer ou s'autoriser dans leurs égaremens. Prétendre, étant aveugle, se faire le guide d'autres aveugles, c'est vouloir tomber avec eux dans le précipice: Ccecus si cœco ducatum prœstet, amho in foveam cadunt (1).
Le confesseur qui aura négligé d'acquérir toutes ces connaissances , ne pourra manquer de faire une infinité de fautes qui iront à la ruine spirituelle de ses pénitens et à la sienne. Il mettra du péché où il n'y en a point; il n'en apercevra point où il y en a; il obligera à des restitutions ceux qui n'y sont point tenus, il en dispensera ceux qui s'y trouvent obligés ; il refusera l'absolution à ceux qui en sont dignes , il la donnera à d'autres qui ne la méritent pas ; il violera toutes les règles du sacré tribunal, il renversera tous les principes de la morale.
Au reste , ces connaissances si vastes que les saints canons exigent des confesseurs, on ne [prétend pas que tous les possèdent dans le même degré de perfection. Il serait à souhaiter qu'ils eussent tous une science ewi«enie, ainsi que les canonistes l'appellent. Cela n'étant pas possible, on doit se contenter avec un grand pape d'une science médiocre et convenable (2). Un autre pape explique ces deux sortes de sciences en ces termes : Nous appelons îine science èminente celle qui sait discuter les questioiis les plus subtiles ^ eu donner la résolution et répondre sur-le-champ aux difficultés qu'on lui fait. La science 'médiocre consiste à pouvoir examiner en quelque sorte les cas qui se présentent, encore qu'on ne puisse pas tous les résoudre , et à être
(d) Matth. c. 45. v. 14.
(2) Iniioc. III. cap, cum nohis.