‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 224 sur 331 · LIVRE V, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE II

recommandait rien plus que la prudence et la discrction dans les interronations qu'ils feraient à leurs pènitens , de peur de faire connaître et commettre à ceux-ci des péchés atixquels ils a' ont jamais pensé (1). Le même saint veut que le conl'esseur soit prudent dans rimposilion des pénitences , prenant fjarde d'une part qu'elles ne soient pas si lé(;ères que la puissance des ciels en devienne méprisable , et de l'autre qu'elles ne soient pas si grandes ni si longues que les pénilens refusent de les accepter, ou que, les ayant acceptées, ils ne les accomplissent pas.

Prudence exacte dans la discussion des consciences. Saint François de Sales veut que le confesseur s'efforce de s'insinuer dans le cœur de ses pénilens et de gafjner leur confiance , pour tirer d'eux l'aveu sincère de toutes leurs faiblesses ; allant par degrés , procédant des mauvaises paroles qu'ils ont entendues, aux pensées déshonnêtes; des pensées, aux mauvais désirs ; des désirs , aux actions criminelles qui en ont été la suite. S'il les trouve innocens sur l'article des pensées , il faut passer outre et les conduire insensiblement à tous les péchés de la même espèce ; mais avec tant de modestie et de réserve , qu'on ne s'expose pas à leur apprendre ce qu'éternellement ils devraient ignorer (2).

Prudence chrétienne dans les conseils que le confesseur est obligé de donner à ses pènitens II est tenu d'avertir et d'instruire ceux qui sont dans une erreur coupable sur de certains points qui intéressent essentiellement leur salut , quand même il n'espérerait aucun fruit de ses avis ; il est dans la même obligation par rapport à ceux qui seraient dans une erreur invincible , quand celte erreur va au dommage ou au scandale du prochain. Au contraire , la prudence défend au confesseur d'avertir ceux qui ne pourraient être instruits sans un notable inconvénient , comme sont quelquefois ceux qui ignorent la nullité d'un mariage qu'ils croyaient avoir légitimement contracté ; on doit les laisser dans l'ignorance , lorsqu'on prévoit que , connaissant l'invalidité de ce mariage , ils seraient dans la disposition de pécher formellement, et s'embarrasseraient peu de causer à des enfans innocens un dommage considérable ou un scandale notable au prochain. Dans ces circonstances et dans quelques autres , il ne faut avertir ces

(1) Instrvct. de sacram. pœiiit. — A'^oyez dans le Manuel des Confesseurs , n. 1S9 et siiiv.

(2) yoijcz , sur celle n.ialière , le Manuel des Confesseurs , tout le clwp. lY.

sortes de personnes qu'après la dispense obtenue ; quelquefois même on ne doit point les avenir du tout. Au reste , dans tous les cas où le confesseur a besoin d'une prudence extraordinaire et d'une attention singulière à Dieu, il doit suivre l'avis de saint Charles , et ne jamais entrer dans le sacré tribunal qu'après avoir imploré les lumières de l'Esprit saint et son assistance ; il doit encore consulter son évêque.

V. Une autre qualité non moins essentielle au confesseur est une charité compatissante envers ceux qui s'adressent à lui : Patientes. Quel modèle plus accompli pour lui de cette charité que le souverain pasteur des âmes , dont il est le minisire , et qu'il représente dans le sacré tribunal? Que ne fit pas ce divin Sauveur pour sauver les pécheurs et leur témoigner sa tendresse P De tous ceux qui s'adressèrent à lui , y en eut-il jamais un seul de rebuté? Il les prévient , il les cherche , il les sollicite , i! prend avec eux d'innocens repas pour les gagner et les attirer plus sûrement à lui. Le grand apôtre était animé du même esprit , quand il écrivait aux Corinthiens que son cœur était dilaté par la tendre et vive affection qu'il leur portait : tel doit être sur ces grands modèles le confesseur à l'égard de ses pénitens. Sa charité pour eux doit être une charité patiente , qui lui fasse supporter leurs défauts , qui ne se rebute , ni de la dureté de leur cœur, ni de leur grossièreté , ni de leurs redites ennuyeuses ni des inquiétudes importunes de leur esprit : Patientes. Charité pleine de douceur qui ne s'irrite ni des désobéissances, ni des infidélités des pénitens ; qui ne s'indigne point contre eux , et ne laisse échapper à leur égard aucune parole méprisante. Dans la chaire de vérité , le ministre de la divine parole doit tonner contre le pécheur et foudroyer le péché. Sans aigreur dans le sacré tribunal^ le ministre de la réconcihation ne doit y porter que le cœur et les entrailles d'un père ; ses lèvres , consacrées par l'onction de la charité , ne doivent distiller que le lait et le miel le plus doux. Charité universelle qui s'étende à tous , aux petits comme aux grands , aux pauvres comme aux riches , aux gi ands pécheurs encore plus qu'aux autres ; recevant tous ceux qui se présentent, non d'un air triste ;, austère ou mécontent , mais avec un visage ouvert et gracieux , afl'able et serein ; leur témoignant qu'on n'a rien plus à cœur que les travaux et les soins que l'on consacre à leur sulut. Quelle faiblesse de se laisser ou gagner par l'éclat éblouissant qui environne les personnes d'un rang distingué , ou rebuter par Texiérieur simple et dégoûtant des pau-

LtVRE V , CHAPITRE II. 397

vres , dans une circonstance où l'on ne doit avoir égard qu'à la qualité de pécheurs ; qualité qui nous convient à tous !

Charité tendre , qui, inspirant au confesseur pour son pénitent les sentimens du père de l'enfant prodigue à l'égard de ce fils rebelle et dénaturé , le reçoive à bras ouverts , s'attendrisse sur ses malheurs , le baigne de ses larmes , et n'ait pas de plus grande joie que de pouvoir le réconcilier avec Dieu et le rétablir dans tous ses droits. Nous avons un beau modèle de cette charité dans saint Ambroise. Lorsqu'on venait lui confesser ses péchés pour en recevoir la pénitence , il les pleurait d'une manière si sensible , qu'il arrachait des larmes des yeux de ses pénitens ; à voir sa compassion pour eux , on eût dit que lui-même était tombé dans les mêmes excès qu'il pleurait en eux et pour eux (1). Ce qui mettait en ce grand homme tant de compassion pour les pécheurs , c'était le sentiment qu'il avait de sa propre fragilité ; sentiment plein d'humilité , qui lui faisait dire quil ne devait pas reprendre les pêcheurs avec aigreur ou avec hauteur^ mais plutôt mêler ses larmes avec les leurs , et se pleurer lui-même en pleurant les attires ; se rappelant que ^ si fout vieillard qu'il était ^ il ne laissait pas d'éprouver encore dans un rige avancé les faiblesses et les misères d'une jeunesse bouillante , il ne devait ni s'étonner ni s'irriter de voir les mêmes passions dans je ne sais combien de jeunes personnes en qui elles sont bien plus excusables (2). Le bienheureux Pierre Damien disait , dans le même sens , qu'un bon confesseur, en entendant les fautes les plus grièves de ses pénitens , doit se rappeler sa propre fragilité , et se dire à lui-même que, s'il avait été aussi fortement tenté, il serait plus lourdement tombé : Si in tunta tentatione fuissem^ cjravius cecidissem,(3).

Enfin charité pleine de zèle pour le salut des âmes : De animamm sainte solliciti (4). Pour être telle, il faut qu'elle s'éloigne également du relâchement et du rigorisme. Trop d'indulgence rend le confesseur complice des péchés qu'il entend -, trop de rigueur décourage le pénitent et le jette dans un funeste désespoir : la facilité du pardon irrite en lui le désir du péché ; une sévérité outrée lui rend odieux tous les remèdes qui pourraient le guérir. Jugeons par

(i) Paulinus in vita S. Amhrosii.

(2) Lih. 2. de pœnit..

(3) Tract, de satisfact,

(4) Concil. Mediol.l, part. 2, constit.

398 'administration de la pénitence.

là combien sont coupables ces faux pasteurs dont parle le prophète , qui niellent des coussins sous les coudes des pécheurs, el des oreillers sous leurs leles pour surprendre les âmes (1) ! Etablis par Jésus- Christ avec le pouvoir de lier dans son Eglise , comme avec celui de délier, ils ne connaissent que le dernier. Se croyant placés dans le sacré tribunal uniquement pour absoudre , ils réconcilient indifféremment et sans distinction tous les pécheurs qui se présentent , les plus endtn'cis dans le crime et les plus enfoncés dans l'habitude comme les autres; ils remettent les péchés avec plus de facilité qu'ils n'avaient été commis. Bien plus dissipateurs que dispensateurs du sang de Jésus-Christ, ils le versent sur des consciences souillées et encore fumantes de leurs crimes. Au lieu de sonder les plaies des blessés , ils se hâtent mal à propos de les refermer : les apparences d'une douleur feinte jugée sulhsante servent à couvrir des plaies mortelles qui pénètrent jusqu'au fond des entrailles. Je ne puis mieux comparer ces sortes de confesseurs qu'à des médecins compatissans à l'excès , et pernicieusement complaisans , à qui un malade, dans l'accès d'une fièvre frénétique , demanderait un poison, et qui auraient la cruelle condescendance de le lui donner : au lieu de rendi-e aux âmes la vie spirituelle de la grâce, ils leur donnent le coup de la mort , dit saint Cyprien; car c'est les tuer et non les guérir, dit ce Père, que de couvrir seulement leurs plaies, sans y appliquer les remèdes convenables, ou sans leur donner le temps d'opérer la guérison (i). Tels sont les fruits amers d'une conduite si douce, disons mieux, d'une prévarication si criante; elle endort le pénitent dans une fausse paix , elle fomente ses crimes , et le fixe dans un état de rcpiobatiun , elle fait, pour ainsi dire , un jeu de la confession. De là encore la violence que font au corps de Jésus-Christ les ministres lâches et prévaricateurs dont nous parlons -. ils admettent à la parlicipaîion de la divine eucharistie les hommes les plus corrompus; ils ToiTrent indifféremment à tous; ils l'adjugent, pour ainsi dire , au premier veim.

Cependant une sévérité outrée ne serait pas moins préjudiciable

(1) Yœ qiiœ coiisiiaiit pulvillos sub omni cnbito iiiamis,et faciunt cervicalia subcipite univeisœ fctnlis ad capiendas animas. {Ezech. e. 3. v. 18.)

(2) Si lanliiinmoilo opcril vulniis, nec sinit iiecessaria temporis remédia obducere cicatiicem , lioc non est curare , sed , si veium diceie volunuis , occidere. {Epis t. 31.)

Page 1