LIVRE V, CHAPITRE II
au salut des âmes , ni moins contraire à l'esprit de Jésus-Cbrist. On sait que cet Homme-Dieu , plein de bonté pour les pécheurs, les recherchait avec empressement et les recevait avec joie. Il est ce bon pasteur qui court après la brebis é(jarée , la charge sur ses épaules et la rapporte dans le bercail. Il s'est peint lui-même sous la figure de ce bon père qui va au devant de l'enfant prodigue , l'embrasse avec tendresse , lui rend sa première robe , et fait une fête de son retour. On le vit sur le bord du puits de Samarie, épuisé de fatigues , attendre avec patience le retour d'une pécheresse livrée au crime et à l'iniquité. Il soustrait à la fureur des Juifs la femme surprise en adultère, et la renvoie avec douceur faire pénitence de ses désordres. Madeleine trouve en lui un protecteur, un père et un apologiste contre la censure de ceux qui ne pensent qu'à sa conduite passée , sans avoir aucun égard aux larmes (ju'elle répand en abondance , et aux vives expressions de sa douleur présente. Il déclare aux pharisiens qu'il est venu principalement pour les pécheurs.
Serait-ce entrer dans son esprit et marcher sur ses traces , que de rebuter ceux qui se; présentent au sacrement de la réconciliation , ou de les effrayer en exigeant d'abord une sainteté qu'on trouve à peine dans les parfaits? Loin de nous ces directeurs trop austères, qui ne proposeraient aux pécheurs que les vérités les plus edrayantes de la religion , sans jamais leur parler de ses miséricordes ! Si Jésus- Christ se fût montré au monde sous des dehors austères et rebutans , eût-il fait tant de conquêtes ? Il nous dit que son joug est doux, et le fardeau qu'il impose léger ; il promet la paix de l'àme à ceux qui viennent à lui ; et s'il leur parle de l'arrêt foudroyant qu'il doit prononcer un jour contre ceux qui n'auront pas observé ses commandemens, il expose en même temps quelles seront les récompenses de ceux qui lui auront été fidèles.
S'écarter dune conduite si sage, et d'un si juste tempérament, c'est s'éloigner de son esprit, et suivre l'exemple des pharisiens, qui imposaient aux autres des fardeaux insupportables , qu'ils ne touchaient pas eux-mêmes du bout du doigt. L'homme se prend naturellement par la douceur : ce furent les charmes de cette vertu qui donnèrent tant de succès au zèle d'un François de Sales et de tant d'autres saints ministres. Un zèle amer et rebutant n'est propre qu'à dégoûter de la vertu ceux qui n'ont encore qu'un faible désir de l'embrasser. Ecouter et suivre ses mouvemens , c'est étouffer dans son principe un précieux germe qui en d'autres mains se fût fortifié avec
le temps, et eût donné des fruits de bénédiction. Je sais qu'il est des caraclères avec lesquels il faut user de fermeté ; mais personne ne s'accommode de la dureté du zèle , moins encore les pécheurs qui ne font que commencer d'ouvrir les yeux à la lumière. Jésus-Christ ne montrait que peu à peu à ses disciples les vérités du salut qu'il leur ensei(»nait. J'ai encore beaucoup de choses à vous communiquer, leur disait-il, mais vous n'êtes pas maintenant en état de les recevoir : Adhuc tnulta hahco vohis dicere , sed non potestis portara modo (1). On ne rnet point de vin nouveau dans les vaisseaux vieux et usés, leur dit-il ailleurs : Neque nnttunt vinuni novum in litres veteres (2).
C'est faire entendre aux directeurs des âmes , qu'ils doivent donner le lait des enfans avant de présenter la nourriture solide des forts , et que ce n'est que peu à peu qu'on fait f^oûter aux pécheurs qui reviennent à Dieu les maximes les plus sublimes de la religion?
Une conduite qui ne tendrait qu'à éloigner les fidèles de la fréquentation de ce sacrement , conviendrait-elle ? Les apôtres, instruits à l'école du Sauveur, en rendirent la pratique fréquente. Un directeur qui éloignerait de la grâce de la réconciliation et de la participation du Corps et du Sang de Jésus-Christ des âmes pures et vertueuses , ne serait donc pas animé du même esprit , et détruirait plutôt qu'il n'édifierait. On sait quels sont sur ce point les vœux et les désirs du saint concile de Trente.
Entre ces deux extrémités condamnables d'une lâcheté pernicieuse et d'un rigorisme outré , il est un juste milieu et une voie mitoyenne qu'il faut suivre ; c'est celle qui nous est ouverte par le prophète , quand il nous avertit de faire le jugement et d'aimer la miséricorde : Utiquc facerejiidicium et misericordiam diligere {o). Si quelquefois il est permis de s'écarter de cette règle , ce ne doit être que pour pencher du côté de la douceur, selon les maximes des saints , qui nous disent que si l'on devait être condamné et réprouvé , il vaudrait mieux l'être pour avoir eu trop de miséricorde , que pour avoir eu trop de sévérité. Ce sont les paroles de saint Odilon^ abbé de Cluni (4). La règle sur laquelle on juge les autres étant la règle sur laquelle on
(1) Joan. c. 16. v. 12.
(2) Matth. c. 9. V. 17.
(3) Mich. c. 6. V. 8.
(4) Etiamsi damnandiis sim , nialo tamen de misericoi'dia , quain ex durilia vel crudelilate Uaninari. (ZPclr. Damian, in vUu sancti Oililonis,Ciiiniac, ahbat.)