LIVRE V, CHAPITRE III
et l'y établir solidement. On réussit beaucoup mieuK à nétoyer un champ en y mettant le feu tout d'un coup, qu'en y ôtant peu à peu, et par intervalles, les mauvaises herbes. Mais il ne sera pas toujours en votre pouvoir de faire a^<jréer au pénitent un moyen de cette nature; et alors fjagnez au moins sur lui qu'il fasse une confession générale , afin de se disposer à un parfait changement de vie : mais qu'un repentir amer de ses fautes en accompagne l'exacte recherche. Ces deux choses se prêtent mutuellement la main , si j'ose m'exprimer ainsi : la douleur que l'on conçoit du péché rend plus éclairé dans la recherche de ceux qu'on a commis ; et l'idée claire de tant de péchés présens à l'esprit aide beaucoup à les détester davantage. Une grande armée toute dispersée n'épouvante guère ; mais , réunie en un corps, elle peut jeter la terreur dans le cœur le moins timide. De même, dans la grande multitude de nos péchés, quelquesuns pris séparément frappent peu pour l'ordinaire; mais si l'on s'en représente à la fois le nombre presque infini, on frémit à cet horrible spectacle, et on peut bien se dire à soi même ces paroles d'un prophète : J ous avez commis toutes sortes de crimes^ vous vous y êtes ahatidonné de tout votre pouvoir (1).
On ne saurait donc mieux commencer une vie chrétienne que par une confession générale de toute sa vie passée. C'est la pensée de saint Augustin : Initium honorum operum est confessio operum malorum. Aussi cette confession générale précède-t-elle dans les communautés religieuses la prise d habit, afin que l'àme , lavée dans Je sang de Jésus-Christ, puisse désormais répondre aux suggestions du démon comme la sainte épouse des Cantiques : J'ai lavé mesjneds, comment oserai-Je les resalir {1) ? Je me [suis toute purifiée, je me garderai bien de mes anciennes souillures.
Mais comme la difliculté de se souvenir de toutes ses fautes alarmerait peut-être le pécheur, vous le préviendrez sur cette peine, et la lui diminuerez en vous offrant de l'interroger. Qu'il se rappelle du moins les divers âges de sa vie, les lieux oii il a été, les personnes avec qui il a vécu, les emplois qu'il a eus, etc. Le souvenir de ces articles en gros le mettra en état de vous répondre lorsque vous l'interrogerez , pour suppléer au détail. Ce soin de votre part vérifiera en vous les paroles du saint homme Job : L'adresse de sa main puisai) Jcrem. 3. 7.
(2) Jerem, v. 3,
santé a fait sortir le serpent plein de replis (1). Il n'y aura point de péché si secret ou si oublié que vous ne le tiriez ainsi des ténèbres qui l'enveloppent.
Cependant , la confession générale n'étant que le commencement d'une vie chrétienne, c'est à vous encore d'en assurer le progrès. Figurez-vous pour cela que vous êtes comme le médecin à l'égard d'un convalescent qui sort à peine d'une maladie très-dangereuse : le rétablissement parlait de la santé de cet homme dépend de deux choses } là première , de lui ôter les restes de sa maladie , qui seraient les sources d'une rechute ; la seconde , de lui donner les alimens propres à réparer l'airaiblissement de la nature. Les restes de la maladie de l'âme sont les vains amusemens du siècle , les prome-nades, les assemblées, etc., qu'il faut retrancher au pénitent s'ils lui étaient une occasion prochaine du péché avant le temps de sa conversion, c'est-à-dire s'ils lui causaient souvent la mort de l'àme. Jésus- Christ nous ordonne d'en user de cette sorte : Si votre œil droit vous est une occasion de chiite^ arrachez-le^ et jetez-le loin de vous (2). Quelque cher, quelque nécessaire que soit un ami , qu'on arrache cet œil droit^ qu'on renonce à son amitié si elle conduit au crime. Ce n'est point assez ; qu'on en éloigne même de son cœur le souvenir : Erue eum et projlce ahs te.
Remarquez que j'ai appelé occasion prochaine ce qui causait souvent au pécheur la mort de l'àme ; remarquez-le , dis-je , pour ne point tomber dans l'erreur oîi sont sur cela quelques directeurs. Ils mesurent le péril de la rechute non par l'état ordmaire du pécheur, comme ils devraient le faire , mais par l'état où il se trouve actuellement, où il est saisi de respect à la vue du sacré tribunal , où la passion est comme morte, et les objets qui l'excitent sont comme s'ils n'étaient pas ; où il a l'esprit occupé de pensées de salut, et le cœur rempli de saints désirs : et c'est de cette disposition actuelle que , d'un commun accord entre le pénitent et le du-ecteur, il est conclu qu'il n'y a plus de danger à craindre. Quelle illusion ! On peut bien juger de la résolution de quitter le péché , par le présent; mais du péril d'y retomber, on en doit juger par le passé.
Pour ce qui est des occasions éloignées , je veux dire celles qui n'ont conduit au péché que rarement, et par accident , vous pourrez
(1) Joh. 23. 13:
(2) Malth, 3.^29.