LIVRE V, CHAPITRE IV
former ce jugement probable de la disposition de son pénitent , à plus forte raison s'il le juge vraiment indisposé , il doit lui refuser l'absolution. S'il doute , il doit recourir aux charitables averlissemens, aux ferventes exhortations pour le disposer ; si mal^jré cela, le doute subsiste , il doit différer de l'absoudre jusqu'à ce que le pénitent donne des signes plus certains de sa disposition.
Voilà donc toute difficulté levée ; voilà donc mise au jour l'erreur de tant de confesseurs qui veulent établir une règle générale sur un point qui n'en est pas susceptible. Dire qu'on doit toujours donner l'absolution aux récidifs, ou dire qu'on doit toujours la leur différer, deux propositions^ également fausses, malsonnantes et scandaleuses; la première surtout , déjà fulminée par les censures de l'Eglise, doit être absolument rejetée. Tout doit être remis à la prudence du confesseur , qui , dans les cas particuliers , ne devra suivre ni l'inclination, ni la nature , ni f intérêt , ni l'exemple des autres , mais l'inspiration seule du Saint-Esprit , accompagnée dune bonne doctrine et d'une fervente prière. Cependant l'expérience de bien des années ne m'a que trop appris qu'une grande partie des confesseurs ont une extrême inclination à donner l'absolution sur-le-champ , sans examiner l'état du pénitent , sans l'avertir, sans l'exciter, sans se mettre pour ainsi dire en peine de son amendement. De là vient la ruine complète d'une foule d'âmes qui , habituées au mal , ne cherchent qu'à recevoir l'absolution d'un prêtre inattentif pour retourner bien vite à leurs premiers désordres. A. peine absoutes, elles se jettent de nouveau dans le lit du Tpéché.dormiunt somnum smim {'i)^elenGia in puncto ad inferna descendunt (2). Je trahirais donc ma conscience si je ne vous disais pas mon sentiment, et le voici : ces confesseurs se damnent, et sont cause que le monde catholique tombe en ruines. Pardonnezmoi cet élan de zèle. Comment croire qu'il accomplit ses devoirs , le confesseur qui , après avoir entendu la confession de son pénitent , et le voyant enveloppé dans un chaos de désordres et de péchés de toute espèce, ne l'interroge pas, ne l'aide pss, ne cherche pas à connaître la cause de ses chutes, ni depuis quel temps il se roule ainsi dans la fange , afin de s'assurer s'il est habitudinaire ou occasionaire , et de lui donner des remèdes proportionnés à ses maux ? Lorsqu'on présenta à Notre Seigneur ce possédé du démon dont parle
(J) Ps. 16. 6.
(2) Job. 21. 13.
428 ADMINfSTRATlON DE LA PÉNITENCE.
saint Marc , il s'empressa de demander au père depuis combien de temps son fils était dans ce misérable état : Quantum tcmporis est, ex quoeihoc accidit{\)? Ah! Sei{>neur! répondit le père alïli{jéj, ab in~ fantia! Quelle est donc l'erreur d'un grand nombre de confesseurs qui n'interrogent jamais sur Thabitude du péché? Oh! combien de pécheurs qui répondraient : Ah infantia ! Y^Q^ivà?, mon enfance j'ai commencé à commettre ces iniquités, et j'ai continué jusqu'à maintenant, et malheureusement j'ai toujours porté dans toutes mes confessions le même nombre de péchés. Et on donnera sur-le-champ, et pour ainsi dire au hasard, l'absolution à ces sortes de pécheurs qui ne donnent pas le moindre indice de componction ni d'amendement I Cum confessarins sitjudex ^ et niediciis , débet cognoscere statum poenitentis in ordine ad consuetudinem prœteritaia ^ nt sciai quœnaiti uiedicina sit ilJi applicaiida hic et nunc , et an indigeat dilationo ahsolutionis ^ et hoc tandem modo curetur (2). Ainsi s'exprime le cardina de Lugo. D'accord avec Corregia et daulres docteurs, il veut, suivant la règle établie plus haut , qu'on diffère pendant quelque temps l'absolution au pécheur qui , plusieurs fois averti de son mauvais état, ne donne pas de signes d'amendement, afin qu'il rentre en lui-même, conçoive une plus grande horreur du péché, et prenne la résolution efficace de changer de vie. Qu'ils se souviennent donc de cela, ces confesseurs qui ne voient pas plus tôt à leurs pieds un pénitent de ce genre, qu'ils se hâtent de lever la main et de l'absoudre. Comment , à la vue de tant de chutes et de rechutes , peuvent-ils former un jugement prudent sur sa disposition ? Comment croire efficace une volonté qui ne met en œuvre aucun moyen d'obtenir la fin ? En vérité , ce n'est point là porter à la confession un ferme propos gravé sur le marbre, pas même sur la cire, mais écrit sur de l'eau. Qu'ils sachent donc bien que c'est là une des plus grandes fautes qui se commettent de nos jours dans l'administration du sacrement de pénitence ; que c'est le chemin par où m\ nombre infini de chrétiens s'en vont en enfer. Ce sont ces âmes inconstantes dont parle le Prince des apôtres (3), qui, courant perpétuellement d'un confesseur à l'autre, faute d'en trouver un qui leur convienne , ne s'arrêtent que dans l'enfer. Au dernier jour on redemandera leur sang aux confesseurs néghgens , sans zèle , et meurtriers d'eux-mêmes et des autres.
(1) Marc. î). 20.
(2) DeLiig., dUp. 14. l, 475.
(3) 2 Pelr, 11. 14.