LIVRE V, CHAPITRE IV
Mais , mon père , me dircz-vous , refuser l'absolution est un remède extrême ; on ne doit en faire usa{]e qu'après avoir essayé tous les autres. Je réponds que, dans le cas cité , où l'on ne voit pas d'in- .dice suffisant d'une vraie componction , et où le confesseur prudent ne peut former un jugement proijable d'une véritable disposition , je réponds qu'un pareil remède est le remède unique ; ne pas l'employer, c'est manquer au devoir de juge habile et de médecin des âmes dans l'administration de ce divin sacrement. Mais ne pourraiton pas exciter le pénitent à la contrition par une fervente exhortation? Cela serait à désirer, mais cela n'est pas facile dans la pratique. En etïet , ces pécheurs , ensevelis dans la fange du vice , qui sont à peine touchés par toutes les vérités terribles d'une mission , ne seront pas convertis par quelques paroles fugitives. Mais j'entends , oui , j'entends, on fait toutes ces questions, parce qu'on veut expédier, consoler tout le monde, et donner l'absolution sans s'inquiéter si le pénitent est disposé ou non. Or , n'est-ce pas là combaitre à front découvert les décisions de l'Eglise, qui défend une pratique si scandaleuse? Et vous ne voulez pas que je gémisse en voyant la ruine de tant d'àmes ? Grand Dieu ! on déclame avec chaleur , on lance les traits de la plus mordante critique contre le petit nombre de ceux qui diffèrent l'absolution afin d'obéir aux ordres du Saint-Siège, et pour mettre une digue à ce torrent de dissolution ; et il n'y a ni langues ni plumes pour éclairer une multitude de confesseurs négligens , qui ne font autre chose que lever la main et prononcer les paroles de l'absolution ! Vous vous étonnez peut-être^de m'entendre dire une multitude de confesseurs négligens ? Venez avec moi à une mission , placez-vous à un confessionnal pour entendre les confessions ; sur cent péniiens vous en trouverez quelquefois quatre-vingts et plus, esclaves de mauvaises habitudes , les uns de bhtsphèmes , de parjures , les autres d'impureté , de vol , de haine et de pensées mauvaises; demandez-leur : Combien y a-t-il de temps, mon enfant, que vous commettez de semblables fautes P Mon père , il y a huit, dix, vingt ans. Tombez-vous souvent dans ce péché F Deux et trois fois la semaine , quelquefois même tous les jours. Fous en étes-vous toujours confessé P Oui , mon père. Avez-vous un seul confesseur P Non, mon père , je m'adresse tantôt à l'un, tantôt à l'autre, suivant que je le trouve plus commode. Ainsi, depuis tant d'années vous avez tenu tous les confesseurs de cet endroit et même ceux des environs P Oui, mon père. Or^dites-tnoi, ces confesseurs vous ont-ils toujours absousP
430 ADMlNISTnATfON DE LA PÉNITENCE.
Oui, mon p^rfi. Mais avant de voiis (thnoudra^ que rons ont-ils ditl^ Ils m'ont dit (le no pas rotomber. Maisnn voua out-itspus fait connaitrorolio mauvais Hnt? iii: vous otitib pas donné des moyens pour vous corriger'.'' n'ont ils pas nu soin d'r.rciter rolrc C(cnr à la rontri' , /ton .'^ .le VOUS diiai , mon pèi'e , que (h-iix ou liois mont lait un pou (rexhoitation ; mais cnliii ils liront donné rahsoliuioii. J\t les autres TOUS ont-ils ton/ours ahsoiis sans rien vous r/tre /' Toujours , mon père. Pauvres crôainres assassinées! Ce seul pénitent vous révélera la r'aildcsso de pr('S(pi(! tous les conrcsscurs de cet endroit et des environs, là. (iiiclle indi{!nalioii, (incll»! douieni- n'(''prouvez-vous pas en apprenant cpie sur qualre-vin/j^is hahitudinaires il en est peut-être plus ih' soixanic-dix (pli ont ('lé perdus de la sorte par des confesseurs ijjnorans et sans zèle ! Il vous semble (jue ce dialogue est une fiction ; non , il n'en est pas ainsi. Hélas ! que dites-vous ? plût à Dieu (juil IVit moins |>rali(jué, et qu'il ne fût pas fondé sur une déj)lorable et conlinuelle expérience! Le pieux cardinal Jiona déplore avec raison une conduite si préjudiciable au salut des ûmes (1). << Cette fausse charité , dit-il, et cette damnable condescendance , font que la plupart des clirétions passent leur vie dans un désordre continuel, et dans nue alieinative sans fin de sacremens et de péchés, de confessions et de re(;lnit(îs. » A ces tristes paroles viennent se joindre les gémissemens et les larmes d'un autre cardinal, ni moins pieux, ni moins savant. Bellarmin, considérant (jue la trop jjrande facilité ponr absoudre les i^'iiiienssaiis faire altenlion à leui' disposition intérieure, était la ruine des pauvres âmes, a écrit et proclamé hautement (|ue ')wn pss"t hodie tanta facilitas pecvandi^ si non essct etiam tanta faci^ litas ahsoltendi.
Que faut-il donc faire? \oici le point iinpoitani. Il faut faire nne sainte li{>ue alin d avoir tous une conduite uniforme dans l'adminis- Irafion d'un si {{rand sacrement ; c'est de là que dépend tout le fi nit des missions, par consécpient le bien {jénéral de tout le peuple. Alin d en être bien convaincus, écoutez le trait suivant arrivé dans un endroit où le saint nom de Dieu et des plus .{}iands saints était foulé aux pieds comme la boue ; car la plupart des habitans étaient habitués à proférer les plus horribles blasphèmes avec une publicité si scandaleuse , qu'elle en faisait horreur. Or, Dieu inspira à quelques religieux pleins de zèle qui se trouvaient en ce lieu , d'inviter tous les
(1) i'riiicip. Fitçe Christ, c, 13.