LiVRE V, CUAPITRE V
qui , sans pécher dans roccasion , sont pour les autres un grave sujet de scandale (1). Quelques docteurs (2) ajoutent qu'on doit aussi refuser l'absolution à celui qui ne laisse pas l'occasion extérieure lorsqu'il s'y joint une habitude vicieuse , ou une grande tentation , ou une violente passion, bien que jusqu'alors il n'ait pas succombé; la raison en est qu'il peut facilement tomber plus tard s'il ne s'éloigne pas de l'occasion. Ils disent en conséquence qu'une servante fortement tentée par son maître , et qui sent qu'elle peut être entraînée facilement, est tenue de quitter cette maison, si elle peut le faire librement, autrement c'est une témérité de sa part de se croire [en sûreté.
C'est ici que les confesseurs doivent faire attention de ne pas permettre aux futurs époux d'aller dans la maison de leurs futures épouses, ni à celles-ci ou à leurs parens de les y admettre; car il est rare qu'en pareille occasion ces époux ne se rendent coupables, du moins en paroles ou en pensées ; car entre ces futurs époux tous les regards, tous les entretiens portent au péché. Il leur est moralement impossible de converser ensemble sans ressentir des attraits pour les actes honteux qui doivent suivre au temps du mariage. Generaliter autem loquendo de adolescentibus et puellis qui invicem se adamant, quippe non sunt isti omnes indistincte de gravi culpa damnandi, sed ordinarie puto, ipsos diflSculter esse extra occasionera proxiraam letbaliter peccandi. Id nimium experientia patet; nam ex centum adolescentibus vix duo aut très in occasione mortalibus invenientur immunes ; et si non in principio , saitem in progressa ; taies enim adamantes priiis conversantur invicem ob propensionem ; deinde propensio fît passio , et passio, postquam radicem in corde fixerit, mentem obtenebrat , et illos in mille crimina ruere facit. Hinc cardinalis Picus de Mirandula, episcopus Albanensis, in sua diœcesi per edictum suos admonuit confessarios , ne taies adamantes absolverent, si, postquam ter ab ahis jam fuerint admoniti, ab hujusmodi amore sectando non abstinuissent , prœsertim tempore nocturno , aut diu , aut clam, aut intra domos (cum facili periculo osculorum et tactuum), aut contra parentum prseceptum , aut cum altéra pars prorumpit in verba obscœna , aut cum scandalo (prout si in ecclesia), aut cum conjugatis, claustralibus, aut clericis in sacris. A ce propos il est bon
(1) Lih. 6. n, 452. F. Ex praemissis.
(2) Jhid,
d'avertir, en général , que lorsqu'il s'agit de danger de péché formel, et surtout de péchés honteux , plus le confesseur usera de sévérité à l'égard du pénitent, plus il sera utile à son âme; au contraire, il sera d'autant plus cruel pour son pénitent qu'il sera plus facile à lui permettre de se placer dans l'occasion. Saint Thomas de Villeneuve appelle les confesseurs qui se montrent condescendans sur ce point, impie pios. Une telle charité est contre la charité. En pareil cas , les pénitens ont coutume de représenter au confesseur que l'éloignement de l'occasion produira un grand scandale ; soyez ferme , et ne tenez pas compte de semblables scandales : ce sera toujours un plus grand scandale de voir que le pénitent n'éloigne pas l'occasion, même après s'être confessé. Ou l'on ignore son péché, et alors on ne formera aucun mauvais soupçon, ou bien on le connaît; le pénitent recouvrera bien plutôt sa réputation qu'il ne la perdra en éloignant l'occasion. Beaucoup de théologiens disent qu'on peut absoudre une première ou une seconde fois le pénitent qui est dans l'occasion prochaine volontaire, avant même qu'il l'ait ôlée, pourvu qu'il soit dans la ferme résolution de l'éloigner au plus tôt. Mais il faut distinguer, avec saint Charles Borromée, entre les occasions in esse, comme si un homme tient une concubine dans sa maison, ou si une servante tombe sollicitée par son maître et autres cas semblables, et les occasions qui ne sont pas in esse, comme si dans le jeu un homme blasphème; dans les cabarets , se querelle et s'enivre ; dans les conversations , se rend coupable de paroles ou de pensées déshonnêtes, etc. Dans ces dernières occasions, qui ne sont pas in esse, saint Charles dit que si le pénitent promet avec une ferme résolution de les quitter, on peut l'absoudre deux et même trois fois ; que si, après cela, il ne se corrige pas, on doit lui dift'érer l'absoluiion jusqu'à ce qu'on voie par le fait qu'il a ôté l'occasion. Quant aux occasions du premier genre, c'està-dire in esse, le saint dit qu'on ne doit point absoudre le pénitent qu'il n'ait d'abord entièrement ôlé l'occasion : sa promesse ne suffit pas. Or, ce sentiment, je l'ai tenu et je le tiens encore pour certain, ordinairement parlant, et je crois l'avoir clairement établi dans la Théologie (1). La raison en est qu'un tel pénitent est indigne de l'absolution s'il veut la recevoir avant d'ôter l'occasion ; car par là il s'expose au danger prochain de manquer à la résolution qu'il a formée d'ôter l'occasion , et ainsi d'y rester comme auparavant. Il est certain que
(d) Lib. 6. n, 454.
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celui-là pèche mortellement , qui est dans roccasion prochaine volontaire du péché mortel et qiii ne l'ccarte pas. Or i'éloignement de l'occasion est une chose très-difficile , et qui exige une grande violence ; mais celte violence , le pénitent , une fois absous , se la fera difficilement; car, délivré de la crainte de ne pas recevoir l'absolution, il se flattera aisément de pouvoir résister à la tentation sans éloigner l'occasion; ainsi il y restera et retombera certainement. Voilà ce que prouve rexpériencejournalière de tant d'infortunés qui, absous par des confesseurs imprudens , n'écartent pas l'occasion, et retombent plus bas qu'auparavant. Donc , à cause du danger de manquer à sa résolution, le pénitent pèche gravement qui reçoit l'absolution avant d'avoir éloigné l'occasion , et plus gravement encore pèche le confesseur qui la lui donne.
J'ai dit ordinairement parlant ; car les théologiens exceptent d'abord (1) le cas où le pénitent donnerait des signes tellement extraordinaires de contrition, qu'on pourrait juger avec prudence qu'il n'est plus exposé au danger prochain de manquer à la résolution doter l'occasion. En effet, ces signes annoncent que le pénitent a reçu une grâce plus abondante avec laquelle on peut espérer qu'il sera fidèle à éloigner l'occasion. Néanmoins, toutes les fois qu'on peut commodément différer l'absolution, je la lui différerais, même dans ce cas-là, jusqu'à ce ce qu'il ait réellement écarté l'occasion. On excepte encore le cas où le pénitent ne pourrait pas revenir, ou du moins que long temps après. Alors on peut l'absoudre si on le juge bien disposé et résolu à éloigner l'occasion sur-le-champ. Dans ce cas on regarde comme éloigné le danger de manquer à sa résolution, à cause de la grande peine, magni oneris, que devrait subir le pénitent s'il se retirait sans absolution; car il serait obligé ou de répéter sa confession à un autre prêtre , ou de rester pendant long-temps privé de la grâce du sacrement. Donc, étant alors dans une nécessité morale de recevoir l'absolution, il a une raison pour être absous sur-lechamp (2); et puisqu'il ne peut ôier l'occasion avant de recevoir l'absolution , il est censé comme dans une occasion nécessaire. Cependant cela n'est point admissible si le pénitent, averti déjà par un autre confesseur d ôter l'occasion , ne l'a pas fait ; car il est comme récidif; ainsi il ne peut être absous, à moins qu'il ne donne des
(1) Lih. 6. F. Dixi tamen,
(2) Lih.\(o.r. Excipiendus;2.
538 Administration de la pénitence.
signes extraordinaires de repentir, ainsi que nous le dirons plus tard.
Voilà ce qui regarde Toccasion prochaine volontaire. Si l'occasion est nécessaire ou physiquement ^ par exemple, si une personne était en prison ou à l'article delà mort, sans avoir ni le temps ni le moyen de chasser sa concubine ; ou moralement , c'est-à-dire si l'occasion ne pouvait s'éloigner sans scandale , ou sans grave inconvénient pour la vie , la réputation , les biens de la fortune , comme disent communément les docteurs (1) ; dans ce cas le pénitent peut être absous sans ôter l'occasion. En effet, il n'est pas obligé à l'éloigner, pourvu qu'il promette d'employer les moyens nécessaires afin qu'elle devienne éloignée de prochaine qu'elle est. Ces moyens sont, surtout dans l'occasion du péché honteux , d'éviter la familiarité , et même , autant que possible , la vue du complice ; de fréquenter les sacremens , et de se recommander souvent à Dieu , en renouvelant chaque jour, surtout le matin , devant un crucifix , la résolution de ne plus pécher et d'en éviter l'occasion autant que faire se pourra. La raison en est que l'occasion de péché n'est pas proprement un péché en elle-même et n'entraîne pas la nécessité de pécher. Ainsi l'occasion n'est point incompatible avec un vrai repentir et un ferme propos de ne pas retomber. Il est vrai , chacun est obligé de sortir du danger prochain de pécher, mais cela s'entend lorsqu'il veut librement, sponte , un semblable danger. Si donc l'occasion est moralement nécessaire , le danger devient éloigné par l'emploi des moyens convenables , et Dieu ne manque pas d'assister de sa grâce celui qui est vraiment résolu de ne plus l'offenser. L'Ecriture ne dit pas : Celui (^ui est dans le danger y périra , mais celui qui aime le danger ; or, on ne peut dire que celui-là aime le danger qui s'y trouve malgré lui. De là ce mot de saint Basile : Qui urgenti aliqua causa et necessii tate se periculo objicit ^ vel permittit se esse in illo , cum tamen alias tiollet , non tant dicitur amare pericuhtm, quant invitus subir e ; et ideo -magis providebit Deus ne iîi illo pereat (2).
En conséquence, les théologiens regardent comme capables d'absolution ceux qui ne veulent pas quitter un emploi , une occupation ou une maison dans lesquels ils sont accoutumés de pécher, parce qu'ils ne peuvent les quitter sans un grave dommage , toutes les fois qu'ils
(4) Ibid. w. 455.
(2) Inconstitui. mon. c. 4.