LIVRE V, CHAPITRE V
sont véritablement résolus de se corriger et d'employer les moyens de le faire ; tels sont , par exemple, les chirurgiens qui , en soignant les femmes , ou les curés qui , en les confessant , sont tombés dans lé péché, si, en abandonnant ces fonctions, ils ne pouvaient vivre suivant leur état (1). Mais tous conviennent qu'il est utile, dans ces cas et autres semblables , de diflërer l'absolution, quand ce ne serait que pour rendre le pénitent plus attentif à pratiquer les moyens prescrits. Pour moi , j'estime que le confesseur non seulement peut faire cela, mais encore qu'il y est obligé, toutes les fois qu'il le peut commodément, surtout lorsqu'il s'agit du vice honteux. En effet, médecin des âmes , il est tenu de leur administrer les remèdes les plus convenables. Or, je soutiens qu'il n'est pas de meilleur remède pour celui qui est dans l'occasion prochaine que le délai de l'absolulion. Cela n'est que trop prouvé par l'expérience de tant de malheureux qui , une fois absous, négligent les moyens indiqués, et retombent ainsi avec une déplorable facilité. Au contraire, si vous différez l'absolution à un pénitent , il sera plus soigneux à pratiquer les moyens prescrits et à résister aux tentations dans la crainte d'être renvoyé de nouveau sans absolution , lorsqu'il retournera se confesser. Peut-être sur ce point me trouvera-t-on trop sévère ; mais telle est la conduite que j'ai toujours tenue et que je tiens encore avec ceux qui sont dans l'occasion prochaine même nécessaire , et quoiqu'ils me donnent des signes extraordinaires de contrition , toutes les fois qu'il n'y a pas une nécessité particulière de les absoudre sur-lechamp. Je crois par là être beaucoup plus utile au salut des pénitens. Plût à Dieu que telle fût la conduite de tous les confesseurs ! Combien de péchés de moins sur la terre , et combien d'âmes de plus dans le ciel ! Je le répète , lorsqu'il s'agit de retirer le pénitent du péché formel, le confesseur doit suivre les opinions les plus bénignes autant que le permet la prudence chrétienne ; mais lorsque les opinions bénignes rendent plus prochain le danger du péché formel , comme il arrive surtout en matières d'occasions prochaines , je dis qu'il est souverainement utile et quelquefois nécessaire que le confesseur prenne pour règle de conduite les sentimens les plus sévères : dans ce cas ils sont alors plus avantageux au salut des âmes. Que si le pénitent , placé dans l'occasion nécessaire , retombe toujours de la même manière, quoique en employant tous les moyens , et avec peu
(d) Lib. 6. n, 455. in fin.
d'espérance d'amendement , je dis qu'on doit absolument lui refuser l'absolution, s'il ne commence par ôter l'occasion (1). C'est ici qu'il faut appliquer le précepte de l'Evangile : Si oculus tuus scandaîizat te , eriie eum (2). Il faut excepter le cas OÙ le pénitent donnerait des marques si extraordinaires de contrition , qu'on pourrait concevoir une espérance prudente de son amendement (3).
IL (4) Il faut une grande prudence de la part du confesseur pour éviter le double écueil, ou d'une condesccndanceexcessiveetaffectée, ou d'une rigueur outrée dans la direction d'un malheureux habitudinaire , qui , enveloppé de toutes parts de ses mauvaises habitudes , fait plus de chutes que de pas. Mais pour briser les chaînes qui attachent et qui accablent un occasionaire engagé depuis longues années dans des occasions de péché , oh ! combien il faut de piété et de fermeté dans le ministre du sacrement ! Pour lever tous les obstacles , son courage doit égaler sa prudence. Sans une sainte rigueur inspirée par un cœur fortement résolu à triompher, jamais il ne remportera la victoire. Quoi de plus expressif que les paroles par lesquelles le Sauveur nous apprend la rigueur dont il faut user avec ces malades presque désespérés. Les remèdes qu'on peut leur appliquer se réduisent à trois , et les voici en trois mots : fuite , fer et feu. Si oculus tuus scandalizat te , erue eum ^ et projice ahs te. Quand l'occasion serait plus chère à votre pénitent que la prunelle de ses yeux , il doit absolument la quitter. Fuite , fer et feu. Si manus tua scandalizat te , ahscinde eam , et projice ahs te. Si cet autre souille continuellement ses mains dans les jeux , les festins et les débauches, qu'il les coupe sans miséricorde. Fuite, fer et feu. Sipestmis scandalizat te , ahscinde eum , et projice ahs te. S'il fréquente telle maison , tel cabaret , toile compagnie où il tombe journellement , qu'il s'en éloigne à tout prix. Fuite , fer et feu. Projice.^ ahscinde. Ces paroles sont si claires et si impérieuses, qu'elles doivent nous animer à former une sainte ligue , et à ne jamais absoudre celui qui , se trouvant dans l'occasion prochaine de péché , peut et ne veut pas la quitter. Ayez donc devant les yeux la proposition condamnée : Po^es* nliquanlo ahsolvi^ qui in proxima occasione peccandi versatur, quant potest et non vuH omittere , quinimo directe , et ex proposito qvœrit ^
(1) /,ti. 6. M. 455.
(2) Marc. 9. 46.
(3) Lih. 6. n. 455. in fin.
(4) Le B Léonard.