LIVRE V, CHAPITRE V
nous laisser séduire par l'apparence du bien , prenons pour exemple un confesseur faible; il entend la confession, voilà la circonstance extérieure qui, considérée en elle-même, est une action très-sainte : on peut cependant le regarder comme un véritable occasionaire , si , dominé par quelque mauvaise habitude , il consent bien souvent à des pensées mauvaises ; tout en écoutant les confessions , il est constitué dans l'occasion prochaine de péché. Or il n'est pas douteux qu'il ne soit obligé dans ce cas ou de quitter ses fonctions ou d'employer tous les moyens les plus propres à se corriger. Voudrait-on spécifier ces circonstances extérieures? Il y en a, pour ainsi dire, autant que de choses au monde. L'un trouve une occasion prochaine dans la circonstance du lieu ; celui-là dans la circonstance de telle personne ; un autre dans la conversation ; celui-ci dans le jeu , dans le négoce j dans le cabaret, dans l'amour, etc. Il n'y a pas une seule chose dans le monde bonne ou indiflerente dont la malice de l'homme ne puisse abuser. Ainsi toutes les fois qu'un pécheur se trouve dans une circonstance, de quelque genre qu'elle soit, où il tombe fréquemment, il mérite le titre infamant d'occasionaire : il est indigne d'absolution s'il ne quitte efficacement l'occasion dans la manière et la forme que nous remarquerons plus loin.
Reste à développer la fréquence des chutes, sans laquelle il n'y a pas occasion prochaine , suivant la définition donnée plus haut. En effet, nous avons établi qu'on appelle proprement occasion prochaine celle où. l'on pèche toujours , ou presque toujours , ou du moins fréquemment. Il convient par conséquent d'expliquer ces deux mots , tomber fréquemment. Quant au premier, je crois que c'est une grande erreur, soit des confesseurs , soit des pénitens qui , s'imaginant qu'il n'y a de véritable occasion prochaine que celle oîi le péché se consomme par les actes de la plus dégoûtante lubricité , ne regardent pas comme telle l'occasion où l'on pèche seulement par des paroles ou par des regards , ou par des aitouchemens licencieux , et beaucoup moins lorsqu'on ne commet que des péchés de désirs ou d'omissions. Pour dissiper les ténèbres d'une erreur aussi grossière , proposons l'exemple d'un jeune homme dissolu. Epris d'une jeune personne , il ne lui parle pas , il ne l'entretient pas , il ne lui donne aucun signe de son amour déshonnête ; mais chaque soir il vient se poster en sentinelle sous sa fenêtre ; en la voyant , son cœur s'enflamme , et il consent fréquemment à des pensées indignes. Pourquoi ne regarderait on pus cette occasion comme véritablement prochaine,
puisqu'elle en réunit toutes les condi(ions?On y trouve la disposition intérieure au péché ; on y trouve la circonstance extérieure du lieu et la présence de Tobjet ; on y trouve la fréquence des chutes dans des péchés de pensées : voilà tous les membres qui forment le corps monstrueux de l'occasion prochaine. Comment douter qu'elle en soit une ? Autre exemple pour les péchés d'omission. Un curé , qui est obligé d'instruire son peuple et de visiter les malades en danger, afin qu'ils ne meurent pas sans sacremens , se livre à la chasse ; non pas à la chasse bruyante et défendue par les canons , mais à la chasse de simple agrément : il se livre au jeu également licite ; il va dans une société très-honnête , il n'y a pas là ombre de mal ; mais toutes les fois , ou du moins le plus souvent qu'il va à la chasse, au jeu , en société , il néglige l'instruction de son peuple , ou la visite de ses malades. Comment douter que ce curé ne soit dans une véritable occasion prochaine, en soite qu'il pèche chaque fois qu'il va à la chasse , au jeu , en société , puisqu'il s'expose au danger prochain de commettre un péché d'omission aussi grave que la négligence de l'instruction et de l'administration des sacremens aux malades qui en ont besoin ?
Telle est l'explication de ce premier mot tomber ; reste le second, fréquemment. Or, pour ne pas nous égarer, il est à propos de remarquer que nous n'entendons pas ici que la fréquence des chutes soit toujours absolue , quant au temps ou quant aux actes , de sorte que, pour constituer l'occasion prochaine, il soit nécessaire de pécher tous les jours , ou presque tous les jours , ou de faire dans le même espace de temps un certain nombre d'actes peccamineux ; non , mais il suffît qu'elle soit relative , c'esl à-dire par rapport au nombre de fois qu'on s'est exposé à l'occasion. Ainsi un homme ne tient pas , à la vérité , dans sa propre maison , la personne avec laquelle il a coutume de pécher, moins encore il l'entretient ailleurs dans sa dépendance : le concubinage serait trop évident. Mais il la visite dans une maison qui ne lui appartient pas , et pour cacher son intrigue et tromper les regards de ceux qui épient ses démarches, il ne la visite qu'une seule fois par mois et môme plus rarement. Il est certain que s'il pèche le plus souvent quand il se rend dans cette maison , si de douze fois l'année il n'en passe pas cinq ou six sans tomber, il doit être infailliblement réputé dans l'occasion prochaine du péché ; quelquefois encore il ne faudra pas s'attacher au nombi^e matériel des chutes , mais plutôt à examiner quelle est l'influence de l'occasion sur
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le péché et jusqn'à quel point le péché dépend de l'occasion. Toutes ces considérations sont abandonnées à la prudence du saj^e confesseur, qui pèsera mûrement le fait avec toutes ses circonstances.
Ces principes étant solidement établis, et la doctrine commune touchant l'occasion prochaine bien expliquée , venons à la pratique. Avant de passer outre , considérez de nouveau la proposition condamnée : « L'on peut quelquefois absoudre celui qui est dans l'occa- » sion prochaine de pécher, qu'il peut et ne veut pas quitter, qu'il » recherche même, ou s'y expose directement et de propos délibéré. » (Elle est la 61= condamnée par Innocent XI) (1). Il est certain qu'en appliquant cette proposition aux cas parlicuHers^ on ne manquera pas de rencontrer plusieurs difficultés ; mais toutes se lèvent à l'aide d'un seul principe que voici : Pour exempter un pécheur de l'obligation de quitter une occasion prochaine de péché mortel , il n'y a de raison suffisante que l'impossibilité physique ou morale. En effet , si ce n'est pas assez d'une cause utile ni d'une cause honnête , comme le prouve la censure d'une autre proposition^ il s'ensuit qu'une cause nécessaire est le seul motif suffisant ; car alors , en mettant la nécessité d'une part , on est arrêté de l'autre par l'impossibilité. Au reste, tout cela sera merveilleusement éclairci par la distinction qu'on a coutume de faire entre l'occasion prochaine volontaire et l'occasion nécessaire. Nous parlerons d abord de l'occasion nécessaire , et ensuite de la volontaire. L'occasion prochaine nécessaire ou volontaire est celle qu'un malheureux pécheur ne peut ni éviter ni détruire. Comment devra-t-il donc se conduire ? De grâce , soyez attentifs , car c'est ici un nœud très-compliqué. Or, pour le bien délier il faut remarquer que celte nécessité peut résulter de trois causes : ou elle dépend de l'homme seul , ou de la femme seule , ou de l'un et de l'autre tout ensemble. De l'homme seul : c'est un enfant qui ne peut , sans scandale , quitter la maison paternelle , et qui n'est pas le maître de renvoyer la servante , cause unique de ses chutes. De la femme : c'est une femme mariée qui ne peut renvoyer de la maison un domestique ou un homme qui vient la visiter à cause de l'amitié qu'il porte à son mari. De l'homme et de la femme tout ensemble : lorsque le péché se commet entre deux personnes unies par les liens du sang
(i) Potcst .Miqiiando absolvi , qui in proxima occasione peccaadi versatur, quain potest et lion vuit oiniltcie, quiuinio directe, et ex proposilo quaent, aul ei se ingeriti
dans la même famille , par exemple , un frère et une sœur, un beaufrère et une belle-sœur, qui ne peuvent se séparer, parce que leur séparation les exposerait au péril évident d'un grand scandale et de l'infamie, en mettant au jour leur conduite ciiminelle. Or, il est certain qu'en pareils cas il faut au confesseur une prudence surhumaine : premièrement , pour discerner si l'occasion est vraiment nécessaire ou si elle est volontaire , si Timpossibilité de se séparer est vraie ou fausse , si c'est un prétexte ou une véritable nécessité. Mais, supposé que l'occasion soit vraiment nécessaire , que faut-il faire?
Ici se trouve tout ce qui constitue l'occasion prochaine : la prorpension intérieure , qui emporte avec elle le dan{ïer prochain de pécher ; la circonstance extérieure de l'objet présent et du heu ; enfin, la fréquence des chutes. Or, c'est ici qu'il importe de bien posséder ses principes de morale. Une seule considération dissipera tous les nuages et toutes les difficultés , la voici : Dans les cas cités plus haut on ne peut ôter la circonstance extérieure , qui est le second principe constitutif de l'occasion prochaine ; il faut affaiblir le premier, qui est le danger prochain produit par la propension intérieure à pécher, et ainsi faire que l'occasion qui est prochaine par elle-même devienne éloignée. Toutefois , le confesseur doit tenir avec les occasionaires la même conduite qu'avec les habiludinaires. Donnent-ils des signes d'une contrition spéciale ou d'autres indices de leur bonne disposition intérieure ? absolvez-les en leur indiquant les préservatifs suffisans pour affaiblir le danger. Mais , si l'on ne voit pas de marques sur lesquelles on puisse fonder un jugement prudent de la réalité de leurs bonnes dispositions intérieures , et surtout si , après avoir été avertis deux ou trois fois , ils n'ont pas donné de signes d'amendement , ce serait une grande imprudence de leur donner l'absolution. Le confesseur doit la leur différer en leur assignant les moyens efficaces d'affaiblir ce danger prochain ; or ils peuvent se réduire à quatre : 1° ne pas se trouver seul à seul avec la personne , évitant même de la regarder, du moins fixement , ne lui parlant pas sans nécessité , surtout dans des endroits retirés ; 2° recourir à Dieu par la prière , en lui demandant souvent son secours par ces mots : Mon Jésus ^ miséricorde , ou par quelque autre oraison jaculatoire , et renouvelant souvent le propos de ne plus pécher, propos qui ne doit être ni faible ni languissant, autrement il serait sans succès ; mais fervent, fort et prononcé , qui parte d'une grande douletir d'avoir offensé Dieu par le passé, et d'une ferme volonté de