LIVRE V, CHAPITRE V. M
grâce : car s'ils avaient le cœur contrit et qu'ils lussent décidés à quitter leur mauvaise liaison, toutes leurs frayeurs s'évanouiraient, et la prudence du confesseur trouverait des moyens pour faire la séparation sans inconvéniens. Je ne nie pas que, dans certain cas particulier, le zèle ne doive être modéré par la prudence. Ainsi, c'est un maître qui a dans sa maison une servante qui est pour lui une occasion prochaine de péché ; mais il n'y a ni scandale ni soupçon , l'un et l'autre jouissent d'une bonne réputation dans le public. Or , si dans un temps de mission le confesseur persiste à refuser l'absolution à ce maître s'il ne renvoie aussitôt cette servante , ce renvoi subit , dans un moment de pénitence publique , peut faire naître des soupçons ; en voyant congédier celte servante si précipitamment, on croira qu'elle sort par devoir de conscience et non par son propre choix. Mais , dans ce cas , quel moyen trouvera le confesseur pour procurer le bien du pénitent sans char^jer sa propre conscience? Je vais vous dire, en deux mots , comment se conduit un habile confesseur dans une circonstance pareille. « Écoutez , mon fils , dit-il à son pénitent , en réalité, je ne devrais pas , je ne pourrais pas vous absoudre ; mais parce que je vous vois si contrit et si résolu à la renvoyer et que vous vous confessez avec tant de douleur de tous les péchés , que vous avez commis pendant toute cette mauvaise liaison, je veux croire qu'il n'y a point de feinte de votre part et que vous parlez dans toute lasincérité de votre cœur; je ne le croirais pas dans un autre temps que celui de la mission, et si je ne vous voyais pas aussi contrit. Je vous absoudrai donc , à condition que vous me promettiez de la renvoyer quinze jours après que la mission sera terminée , et , jusqu'à ce temps là , de ne jamais la laisser entrer dans votre chambre quand vous êtes seul , de ne pas lui parler , si ce n'est pour des choses nécessaires, de ne pas la regarder fixement. De plus, pendant ces jours - là , confessez - vous au moins deux fois , pour rendre au confesseur compte de votre conduite ; faites naître , pendant ce tempslà , quelque circonstance favorable pour la renvoyer aussitôt après les quinze jours. Passé ce terme , vous ne devez pas même la garder une heure : si vous faites autrement , sachez que vous, ne trouverez plus de confesseur pour vous absoudre. » Ce moyen terme , dicté par la prudence dans une circonstance où il y a une espèce d'impossibilité morale de faire autrement , mérite d'être loué jusqu'à un certain point. Mais il ne faut pas en faire usage avec toute sorte de péniiens, ni dans toute occasion. Soyez donc sur vos gardes , si vous ne voulez II. 29
45ft ADMINISTRATION DE LA PÉNITENCE.
pas être trompé ; tenez ponr règle générale que dans Toccasion prochaine in esse , il faut employer le fer ei le feu surtout en deux matières, l'avarice et l'impureté. Lorsque Thabitude est très-forte, la tentation très-pressante et Tinclination vive , ne vous en rapportez pas aux belles promesses , mais armez-vous d'une sainte rigueur , et dites en deux mots : Allez ^ êtes l'occasion et venes recevoir l'absolution. Si le pénitent objecte l'impossibilité morale , ne le croyez pas sur parole; mais mesurez, examinez attentivement cette difliculté qu'il grossit. Bien souvent vous reconnaîtrez qu'elle n'est pas plus grande que celle que rencontrait Abraham à chasser son esclave. 11 n'y avait pas une véritable impossibilité , de même que dans notre cas , où tout vient de la mauvaise volonté : aussi , pour obéir à Dieu , Abraham la surmonta et ne différa pas même un seul jour à la renvoyer : S7irrexit mane , et dimisit eam {]).
Il semble que les occasions qui ne sont pas in esse exigent moins de rigueur, et autorisent plus de condescendance. Elles consistent à fréquenter les maisons de jeux et de plaisirs , les assemblées , les cabarets , à former des liaisons amoureuses et autres choses semblables. Suivant l'avis de saint Charles, lorsque le pénitent engagé dans de pareilles occasions promet , et promet sincèrement de les quitter, on peut l'absoudre au moins deux ou trois fois , supposé toujours que le confesseur connaisse qu'une semblable promesse sort d'un cœur résolu et contrit. S'il a déjà promis d'autres fois sans se corriger , le saint archevêque veut qu'on lui refuse l'absolution jusqu'à ce qu'il ait entièrement quitté l'occasion. Parmi ces occasions qui ne sont pas in esse, je crois qu'on peut mettre au premier rang les liaisons amoureuses , devenues de nos jours la pierre de scandale de la jeunesse. Il ne faut pas tant crier , disent quelques uns , contre les amours profanes, dans la crainte qu'on mette de la malice là où il n'y en a pas , ou bien qu'on fasse regarder comme péché ce qui , dans la réalité, n'est pas tel , d'où il arrivera que les âmes, dominées par une conscience erronée et par une honte déplacée , se précipiteront sans retour dans les péchés et les sacrilèges. Erreur d'hommes qui sans doute ne connaissent pas tous les progrès et toute la malice du libertinage de nos jours! Je ne nie pas que le cas ne soit quelquefois arrivé, et qu'un confesseur imprudent, connaissant par la réponse d'une jeune fdle innocente qu'elle a des liaisons amoureuses , ne l'ait reprise avec trop
(4) GeM.27. 14.