IIVRE II, CHAPITRE XXXVI
Le prêtre avare ne remplira pas mieux les autres fonctions de son ministère. Captivée par l'avarice , sa langue n'osera se délier dans la chaire de vérité , pour arrêter les désordres qui se commettent sous ses yeux. Retenu par des vues d'intérêt, il verra tranquillement et de sang-froid les vices se déborder par torrens dans l'héritage de Jésus-Christ , sans oser seulement dire un mot ou faire un pas pour en arrêter le cours impétueux. Eh ! comment s'éleverait-il contre le vice ou contre Terreur , si , en les attaquant , il y a lieu de craindre la perte de quelque honoraire , de quelque profit ou de quelque avantage temporel ? Mais en particulier, comment aurait-il le droit de déclamer contre le poison de l'avarice dont on le saurait infecté et dont lui-même il sentirait son cœur atteint? Il n'aura pas plus de fermeté à soutenir les droits de la divine justice dans le sacré tribunal. Ebloui d'abord et séduit ensuite par l'éclat de l'or et de l'argent , il ne craindra point de faire pencher la balance en faveur du coupable. Dès que celui-ci saura donner largement et que ses dons seront acceptés, il deviendra bientôt le juge qui dictera l'arrêt et les conditions de sa propre réconciliation. Les présens aveuglent les sages et corronipe7it les jugemens des justes mêmes , dit 1 Esprit saint. Ce sont là des sollicitations bien pressantes et des argumens bien forts auprès d'un juge avare et intéressé. Dans une position critique , il aura des ménagemens criminels , il manquera de fermeté plutôt que de reconnaissance , il sacrifiera le sang de Jésus-Christ au démon de 1 intérêt.
Coupable dans l'exercice de ses fonctions , le prêtre avare ne le sera pas moins dans les moyens indignes que sa passion lui suggérera et lui fera employer pour s'enrichir. Impiétés^ simonies, confidences, négoces les plus indécens et les plus bas , procès les plus injustes, emplois les plus vils, fraudes de toute espèce, ton tes les voies lui paraissent droites , dès qu'elles peuvent le conduire à son but. Car voilà la source de ces trafics honteux de bénéfices qu'on s'efforce de pallier sous les noms plus doux de pensions et de permutations convenables. De là encore ces commerces bas et indécens , qui avilissent le sacré caractère , et où des ecclésiastiques se montrent quelquefois plus avides d'un gain sordide que le vil peuple , qui ne fait un tel négoce que par une dure nécessité ; courant les foires et les marchés, abandonnant pour s'y trouver leurs églises et le soin des âmes qui leur sont confiées , ne se produisant , dans ces lieux de dissipation et de débauche , que pour en augmenter le scandale ; peut-être
même , liéhs ! autorisant par leurs exemples les intempérances et les autres abus qu'on y voit consacrés. Combien d'autres qui passent presque toute leur vie dans le maniement des affaires séculières , se rendant les procureurs des laïques et les solliciteurs des procès , les receveurs des riches et les agens des seigneurs ? Instruits de tout ce qui est étranger à leur état , ils savent au juste la valeur d'un bien temporel et la nature d'un fonds, le revenu d'un héritage et les moyens de le faire valoir ; sur tout cela et sur mille autres choses de cette nature , ils sont habiles et en état de donner des leçons aux laïques mêmes ; mais pour ce qui est de leur état ou qui a rapport à leurs fonctions , ils l'ignorent absolument, ils n'en ont pas la plus légère connaissance. Cent fois ils ont lu et entendu la maxime de l'apôtre, qu'un ministre de l'Evangile ne doit plus se mêler des affaires du siècle, qui ne peuvent que le dissiper, le tirer de son état et éteindre en lui l'esprit sacerdotal et ecclésiastique (1). N'importe; le soin des affaires du monde a pour eux plus d'attrait ; ils s'y portent, au mépris des règles de 1 Eglise ; il s'y attachent, au risque de se perdre et de périr éternellement.
Les plus coupables de tous, sont ces ecclésiastiques ennemis de la paix et l'opprobre du clergé, qui ne respirent et ne parlent que procès. Il faut toujours qu'ils en aient quelques uns ; ils en intentent au premier venu pour les causes les plus légères et quelquefois les plus injustes. Ne pouvant ni vivre en repos , ni y laisser les autres, ils se font un mérite d'être la terreur de tout un canton ; plus versés dans la science du droit et de la coutume que dans celle des Ecritures et de la théologie , plus en état de citer les édits et les arrêts que les pères et les conciles , point d'affaire épineuse qui les étonne ou qui les arrête ; pleins d'idées de procédures et de formalité, ils les portent partout ; ces idées les accompagnent dans le sanctuaire , elles les suivent jusqu'à l'autel et dans l'action même du sacrifice, où le démon de la chicane et de l'intérêt, qui les possède, est bien plus présent à leur esprit que Jésus-Christ qu'ils tiennent entre les mains. Cependant on ne manque pas de prétextes pour justifier une passion qui n'admet point d'excuse. On dit premièrement qu'en usant d'économie, on ne prétend que s'assurer le nécessaire; qu'un temps viendra où l'on ne sera plus en état de servir l'Eglise ; que dans une
(1) Nemo mililans Deo, iniplicat se ncgoliis gœcularibus, (2 ad Tim, c. 2. v.i.)