LIVRE II, CHAPITRE XXXVI
telle position la prudence et une sage prévoyance veulent qu'on ne s'expose pas à manquer, lorsqu'on ne pourra plus remplir ses fonctions. Prétexte spécieux , mais frivole , qui n'a pas lieu dans ceux qui sont pourvus de bénéfices ou attachés à des places fixes et suffisantes pour l'honnête entretien d'un ecclésiastique. Pour les autres , je leur demande s'ils ont jamais vu un prêtre édifiant et zélé , vertueux et appliqué à ses devoirs, s'ils l'ont jamais vu manquer du nécessaire? Eh! faut-il donc tant de choses pour fournir aux besoins d'un ministre des autels , qui doit vivre dans le monde comme s'il n'y était pas , éloigné du faste et de l'ambition , du luxe et de la bonne chère, portant en toute sa personne la mortification de Jésus-Chiist ? Ah î s'il était vrai qu'on ne cherchât, ainsi qu'on le dit, qu'à s'assurer le pur nécessaire , on ne verrait pas en tant d'ecclésiastiques , ni ces soins empressés d'amasser , ni ces travaux infatigables , prolongés jusqu'à l'âge décrépit et jusqu'au tombeau , pour accumuler.
Mais j'ai des parens pauvres qu'il est juste de soulager et de soutenir, et ce devoir pour moi n'est pas moins fondé dans les lois de la reconnaissance que dans celles de la nature ; ils se sont épuisés pour moi , je dois me prêter a des besoins domestiques avant de penser à en soulager d'étrangers. Je ne disconviendrai point ici qu'un prêtre qui a des parens pauvres peut, qu'il doit même les regarder comme les premiers pauvres, et à. ce titre, leur donner la première part dans ses aumônes; mais, ce devoir une fois rempli, et hors d'un besoin réel, qu'il donne à ses proches au point de les mettre dans l'abondance , qu'il les enrichisse du patrimoine des pauvres , qu'il prenne le pain des véritables pauvres auxquels il est spécialement obligé, pour le donner à des parens qui sont suffisamment accommodés , qui sans cela peuvent subsister conformément à leur état; voilà ce qui révolte. Disons tout ; qu'un bénéficier, qu'un cli moine , un curé ménagent toute leur^vie pour enrichir des neveux ou doter des nièces ; qu'ils s'épuisent pour tirer des parens de leur état , pour les avancer dans le monde et les y pousser à des postes élevés qui soient au dessus de leur condition, c'est un désordre sur lequel on ne peut assez se récrier ; c'est un abus proscrit et condamné par les plus anciennes et les plus saintes lois de l'Eglise. Les canons apostoliques , en confiant aux ministres du sanctuaire radminislralion et la dispensation des biens ecclésiastiques, leur défendent, sous les plus grièves peines, d'en faire part à leurs parens, s'ils ne sont véritablement pauvres (1).
(1) Can, apost, 39 et 7o,
Rien de pins touchant et tîe plus tendre que les paroles des pères assemblés à Trente , pour engager les prêtres et les bénélîciers à étouffer en eux sur ce point tous les sentimens de la chair et du Sanff : Ils les conjurent de ne se point laisser aveugler par l'amour de leurs varens , ait point de donner à ceux-ci des biens qui appartiennent incontestablement à Jésus-Christ dans la personne des pauvres (1). Quelle folie de vouloir se perdre par une fausse tendresse pour des héritiers avides et ingrats, qui ne se souviennent de tout ce que fit en leur faveur un bénéficier insensé , que pour insulter par des excès à son malheur et à ses tourmens dans les enfers! Tel est le désordre de l'avarice dans un prêtre ; en voici les effets et les suites funestes.
IL A voir la manière dont les saintes Ecritures s'en expliquent , il semble qu'il y ait un caractère particulier de malédiction et de réprobation attaché aux richesses. Selon l'oracle du Sauveur, ce sont des épines qui ne déchirent le cœur de ceux qui les possèdent , que pour y étouffer les précieuses semences de la grâce (2). De grandes richesses entraînent ordinairement encore plus d'inquiétude , d'agitation et de trouble. L'avare a tout, et il croit que tout ce qui lui manque; insensible aux biens qu'il possède, ceux qu'il n'a pas et qu'il désire, le déchirent et le rendent pauvre jusque dans le sein de l'opulence. L'avarice, comme toutes les autres passions, semble tendre au bonheur de l'homme , et elle fait réellement son supplice. Il est certains momens où l'ambitieux, le vindicatif, le sensuel se croient assez heureux ; l'avare est toujours mécontent , il se plaint , il gémit , il craint tout et toujours. Ce n'est pas précisément la possession , mais la cupidité des biens de la terre qui produit tous ces maux et une infinité d'autres encore plus terribles , dont elle est la source féconde et empoisonnée (3). Mais s'il en est ainsi de l'avarice considérée en général et dans tous les chrétiens , jugeons des ravages qu'elle fera dans le cœur d'un ecclésiastique, d'un prêtre, quand elle aura trouvé le moyen de s'y établir : elle lui fera commettre une multitude innombrable de péchés, elle lui fera exiger ses honoraires et ses revenus avec la plus grande dureté , elle le rendra impitoyable à l'égard des pauvres, elle scandalisera les peuples , elle attirera la malédiction de Dieu sur les familles qu'elle
(1) Sess. 25. de lUf. c. d.
(2) A sollicitudiiiibus et divitiis.... siifTocantiir. {Luc. c. 8. v. d4.)
(3) Railix oniuiuin nialoiiiiu est ciipiditas. (1 ad Tim, e, 6, v. 10.)