‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 260 sur 331 · LIVRE V, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE VI

l'Apôtre , parce que la grâce sait exprimer du poison un antidote salutaire.

Cependant vous observerez trois choses à ré.o;ard de votre pénitent. En premier lieu vous lui inspirerez une grande humilité, vu que le Seigneur n"a coutume d'être sévère qu'envers les superbes , et que la secrète estime de nous-mêmes est la cause ordinaire de nos chutes, suivant cet oracle du Saint-Esprit : L'orgueil précède la ruine {1). Cette âme pécheresse se présentera donc devant Dieu , couverte de confusion , comme une épouse infiu'èle : elle appi*éhendera de porter ses regards sur le divin époux qu'elle a si indignement outragé ; elle se reprochera sans cesse sa perfidie ; elle s'ollVira aux plus durs traitemens , comme fit l'enfant prodigue à son retour ; elle n'osera qu'à peine appeler du nom de père un Dieu quelle a olfensé , persuadée qu'il n'est point permis à des lèvres impures de prononcer un nom si saint. Thaïs , depuis sa conversion, se tint toujours devant le Seigneur dans un si profond abaissement , qu'en implorant sa miséricorde , elle n'osa jamais lui donner d'autre nom que celui de son Créateur : Qui plasmasti me , miserere niei.

En second lieu, vous ferez tirer à votre pénitent de sa chute même «n surcroît de confiance en la divine bonté. Car par quel endroit Dieu peut-il mieux marquer combien cette âme lui est chère , qu'en la recherchant encore après qu'elle l'a si lâchement abandonné? Il est aisé de voir qu'il ne saurait souffrir qu'on la lui enlève; que le titre d'avoir été son épouse la lui fait regarder d'un tout autre œil qu'il n'envisage le commun des pécheurs, et qu'il se fait une affaire, pour ainsi dire , de se l'attacher de nouveau sans partage. Un royaume conquis flatte plus qu'un royaume héréditaire ; et une âme que Dieu a regagnée lui paraît peut-être plus digne de sa complaisance, en un sens, que celle dont il s'est toujours conservé la possession. Du moins est-il sûr qu'on ne trouvera guère dans la vie des saints qu'une faveur accordée aux âmes innocentes ait été refusée aux âmes constamment pénitentes.

Enfin , pour affermir votre pénitent dans l'heureuse situation où il est depuis son retour , vous lui donnerez tous les préservatifs contre la rechute. Ces préservatifs sont de veiller davantage sur ses sens, d'être plus attentif à ses mouvemens intérieurs , et surtout de fortifier

(1) CoiUrilioiieoi prœcedit supcrbia ; et ante ruinaiu esallatur spiritus. (/'rot?. d6. 18.)

au dedans de soi l'endroit faible par lequel il a été surpris, attaqué, vaincu. La nature redonne une telle force à un os rejoint après une fracture, qu'il devient plus diflicile à rompre au même endroit qu'en tout autre. Que l'âme vraiment contrite, fasse par une sainte adresse, quelque chose de semblable ; que le penchant qui l'a portée au mal soit remplacé par une si forte inclination pour le bien , qu'elle soit comme invincible de ce côté-là.

Je viens aux pécheurs pénilens qui n'ont qu'une faible douleur de leurs fautes , et qui composent le grand nombre. Aux premiers il a fallu ménager leur plaie déjà assez ouverte : pour ce qui est des derniers , ils ont besoin qu'on élargisse la leur. Cependant vous remarquerez que la contrition peut être médiocre, ou en apparence, ou en effet. Il est des personnes qui naturellement ne sauraient presque verser de larmes, quoi qu'il leur arrive. De là il pourrait naître une double erreur commune au directeur et au pénitent. Le directeur pourrait mal à propos juger du cœur par les yeux, et s'imaginer que la contrition manque, parce qu'elle n'éclate pas au dehors. Néanmoins il est certain que la contrition est une douleur dans l'âme , et non dans les sens , et quiconque l'exige sensible, donne dans une illusion trop grossière pour se mêler d'être un ministre de la pénitence. Le pénitent , de son côté , ne serait pas raisonnable s'il s'affligeait de ne se point sentir extérieurement touché de douleur. Qu'il s'en tienne au fruit de la pénitence , lequel est de haïr souverainement le péché , comme opposé au souveVain bien qu'il aime ; et qu'il ne se trouble point si ce fruit est sans les feuilles , je veux dire sans les sentimens tendres de componction. Il doit savoir que chercher à être attendri de douleur, c'est chercher ce que la contrition a de doux, et non ce quelle a de solide; que la douleur consolante dont il voudrait être pénétré, est un don signalé de l'Esprit saint, et que par conséquent ce serait présomption à lui d y prétendre. Il ne laissera pas pourtant de la désirer, tout indigne qu'il soit de l'obtenir : il se fera un sujet dhnmilialion du peu de sensibilité de son cœur, et reconnaîtra qu'après avoir occupé les premiers rangs parmi les pécheurs , il mérite bien d'être mis à la dernière place parmi les pénitens ■ Fade et 7ecumhe in novissùno loco (1). Vainement se tourmenterait-il à chercher les délices de la pénitence pour contenter son amour-propre ; vainement s'efforcerait-il de former des sentimens affectueux que le

(1) Luc. ili. 40.

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