LIVRE V, CHAPITRE VI
fonds naturel de son cœur lui refuse, et qui ne sont point essentiels à une véritable douleur. Qu'on se borne à juger de la nature d'une vraie contrition par l'amour qu'on a pour Dieu, par la honte réelle qu'on a de ses fautes , par l'horreur sincère qu'on en conçoit à la vue du Dieu de bonté qu'elles ont oflénsé , par la ferme résolution où l'on est de n'y plus retomber, avec le secours de sa sainte grâce ; par la disposition heureuse où Ton se trouve de le servir avec plus d'ardeur, de fidélité et d'exactitude qu'on n'a servi le monde autrefois.
A ces marques, et le pénitent et le directeur peuvent reconnaître une contrition que le Seigneur ne rejette point. Cor contritum et ku- 7niliatum Deus non despicies (1).
Mais il y a des pénitensplus tranquilles qui ne se mettent point désormais en peine du passé , et qui semblent être de ceux dont le Saint-Esprit dit : Ils vivent en assurance , comme s'ils faisaient les œuvres des justes (2). Il est vrai qu'ils ont été très-exacts dans l'aveu de leurs fautes ; et c'est peut-être pour cela qu'ils n'y pensent pas plus dans la suite que si c'était entre Dieu et eux un compte arrêté sans retour. Quelques directeurs même approuvent cet entier oubli du passé. Cependant une des premières maximes de ceux qui pansent des plaies envenimées est de ne se presser point de les fermer. Pourquoi donc souffrir que des personnes qui ont vieilli dans le désordre, et qui ont été blessées de mille traits empoisonnés , referment sitôt leurs blessures , en perdant tout souvenir de ce qu'elles étaient il y a peu de jours , en traitant même familièremf^nt avec Dieu , en se présentant à ses yeux sans rougir encore de leur vie honteuse ? Les séraphins ne se croient pas assez purs pour paraître devant le trône du Seigneur, sans se faire un voile de leurs ailes -, et des hommes à peine sortis de la fange , où ils ont resté si long-tpmps enfoncés , se montrent en la présence du Très-Haut avec un air assuré qui ne conviendrait guère à ceux mêmes qui n'ont jamais sali la robe de l'innocence !
Repassez jamais à votre pénitent un procédé si téméraire. Faites naître l'occasion de l'abaisser, en lui rappelant combien ses péchés ont coûté d'opprobres à Jésus-Christ ; marquez-lui pour objet principal de ses prières de s'humilier sur sa vie passé , de se confondre, de s'anéantir; qu'il ait une modestie, même extérieure, semblable
(d) Ps. 50.
r (2) Ecclcs. 8. 14,
à celle d'un homme dont les plus grandes lâchetés seraient connues de tout le monde; quil se regarde toujours comme environné, chargé , accablé de la multitude de ses crimes , afin que cette pensée le pénètre et le rassasie de confusion. Par !5 vous vous assurerez vous-même davantage de la persévérance de voire pénitent , qui , ne perdant point de vue l'abîme d'où il est sorti,, appréhendra de plus en plus d'y retomber. La grâce aussi de la persévérance , qui est pour les humbles et non pour les présomptueux , sera toujours accordée à celui qui déplore continuellement ses excès, et jamais à celui qui les oublie entièrement. Sur qui jeterai-je les yeux , sinon sur le pauvre qui a le cœur hrisé et humilié (1)?
Je ne prétends pas toutefois qu'on ne s'occupe le reste de ses jours que de l'idée de ses égaremens, et encore moins qu'on se les représente en détail. Tai toujours devant les yeux mon péché (2), dit le prophète-roi. Il ne parle ici ni de son adultère, ni de son homicide, en particulier ; mais en général ce qu'il se reproche sans cesse, ce qui lui demeure gravé dans l'esprit, c'est d'avoir violé les divines ordonnances , d'avoir offensé son Dieu : Peccatum meum contra m& est semper. En effet , il est des péchés dont le souvenir seul pourrait souiller l'âme au moment même qu'on ne se les rappellerait que pour en concevoir plus d horreur. De plus , ce que Ton doit conseiller au commencement de la conversion n'est pas toujours ce qui se doit pratiquer pour tous les temps de la vie ; en telle sorte qu'on n'ait jamais dans Tesprit que le souvenir de ses fautes pour n'y plus retourner. Ce serait ressembler à un homme assis , qui ne tombe pas à la vérité, mais aussi qui n'avance point. Votre pénitent a chaque jour un nouveau chemin à faire pour arriver à son but, qui est la vertu parfaite. Il y a donc un milieu pour lui à garder ; et c'est qu'il s'humilie de temps en temps à la vue de ses péchés, après s'en être fait un exercice ordinaire dans le commcncenieui de sa conversion.
(4) Isa. 76. 2.
(2) IS Ps. 50.