LIVRE II, CHAPITRE XXXVI
aura enrichies , enfin elle conduira à l'impénitence celui qui s'en sera laissé dominer. Voilà les terribles effets de cette criminelle passion, quand une fois elle s'est emparée du cœur d'un prêtre. Essayons de les exposer d'une manière passable et sensible.
Premier effet de l'avarice du prêtre : une multiplication prodigieuse de toute sorte de péchés dont elle lui fournit la matière et le motif , l'aliment et l'occasion. N'est-ce pas là ce que nous voyons dans le perfide Judas? Il suit l'aveugle penchant qu'il avait pour l'argent ; cette inclination devient en lui le principe de tous les crimes où il se porta. L'avarice le rendit hypocrite : Madeleine répand sur la tête du Sauveur un parfum précieux ; à entendre Judas , c'est une profusion déplacée, qu'une sage économie eût pu selon lui tourner au soulagement des pauvres ; au fond ce n'est dans le traître qu'une sordide avarice , couverte du spécieux prétexte de l'aumône. Ce qui le touche , c'est bien moins la misère de ses semblables que le désir de s'approprier le prix du parfum ; il semble parler pour les pauvres , dit l'évangéliste , et il ne parle que pour ses intérêts (1). C'est l'avarice qui rendit Judas voleur : chargé de recueillir et de garder les aumônes faites 'au Sauveur , le disciple infidèle les tournait à son profit , il en faisait la matière de ses rapines et de ses usurpations sacrilèges (2;. C'est l'avarice qui rendit Judas simoniaque : frustré de ses espérances par la sainte profusion de Madeleine , il voit à regret lui échapper le gain sordide qu'il attendait du baume précieux apporté par cette amante fidèle , pour se dédommager de cette perte , il prend la résolution barbare de vendre pour le prix des esclaves le meilleur des maîtres , le digne prix de la rédemption de l'univers (3). C'est l'avarice qui rendit Judas le plus infâme des traîtres. Il s'approche de Jésus au jardin des Olives , il le salue , il l'embrasse ; mais ce n'est que pour le livrer au prince des prêtres , selon l'indigne et abominable traité qu'il en avait passé avec eux (4). C'est l'avarice qui rendit Judas sacrilège , en lui faisant recevoir , dans un cœur possédé du démon des richesses, l'innocent agneau contre lequel il avait tramé les plus noirs complots (5).
t (1) Non quia de egenis pertinebat ad eiim, {Joan. c. 42. v. 6.)' (2j Quia fur erat et latro , ea quae mittebantur portabat. {Ihid.)
(3) Atiili tiiginta argenteosconslituerunt ei. [Matth. c. 26. v. d5.)
(4) Quidvullis mihi dare , et ego vobis eum tradam. {Matth. c. 26. v. 45.)
(5) Cùni diabolus misisset in cor ut iraderet euiu Judas Simonis Iscaiiotes. (.Joan. c. 13. v. 2.)
Ce qu'il y a de plus triste encore , c'est que tant de crimes abominal>les, dont le principe fut en Judas la plus détestable avarice, sont aujourd'hui reproduits parla même passion dans celle foule de ministres imiuiteurs du premier prêtre avare. L'avarice les rend hypocrites , en les faisant pratiquer extérieurement les cérémonies de la reli;;ian , et déférer en apparence au vrai Dieu des'hommages feinîs qu'ils ne rendent en elfet qu'à leur aqjent. L'avarice les rend simoniaques , elle leurapprend à trafiquer des choses saintes et des dignités de rE.olise , qui , dans le lan{]age des pères , sont le patrimoine de Jésus-Christ; c'est elle qui autorise entre eux ces permutations simulées, ces provisions extorquées par le mensonge, ces résignations frauduleuses et mercenaires , ces pensions plutôt achetées que volontairement accordées , qui déshonorent le sanctuaire. C'est l'avarice enfin qui fait dire encore aujourd'hui à certains bénéficiers ce que Judas disait dans le conseil des Juifs : Qu'avez-vous à me donner en échanfie? De quoi pouvez-vous m'accommoder? Que voulez-vous m'assurer, et je vous assurerai ce bénéfice? Enfin c'est l'avarice qui porte les prêtres à imiter la trahison et le sacrilège de Judas. Cachant comme lui dans le secret de leur cœur une haine implacable contre le Sauveur sous les marques d'une tendresse feinte, ils ne montent à l'autel que pour livrer au démon le même corps et le même sang divin que Judas livra aux Juifs , après la profanation qu'il venait d'en faire dans le cénacle.
Autre effet de l'avarice dans les prêtres : elle les porte à exiger les honoraires avec une dureté qui scandalise. Le ministère ecclésiastique est un ministère de désintéressement et de charité; un prêtre avare le regarde comme la matière d'un gain légitime; plus touché d'un profit mercenaire que du salut des âmes, il fait servir le don de Dieu à son infâme passion ; insensible aux besoins spirirituels des âmes qui luisent confiées, dans tout ce qu'il fait |pour elles, il n'a en vue que ses propres intérêts; c'est un père qui vend chèrement à ses enfans ses soins et sa tendresse. Que toute sa vie se passe sans gagner une seule âme à Dieu , que celles dont il est spécialement chargé soient dans un danger évident de se perdre éternellement , ce n'est pas là ce qui le touche , il ne s'avise pas seulement de s'en plaindre; mais vient-on à lui ravir la plus légère portion de ses honoraires ou de ses revenus, ah! c'est alors que toute sa sensibilité se réveille; ce ne sont plus que plaintes et murmures , quelquefois même qu délais et que contestations , d'au-