LIVRE V, CHAPITRE X
fer. Usons de cette précaution , et évitons tout péril d'aller briser contre quelque écueil : il n'est point d'homme si parlait qu'il ne doive toujours opérer son salut avec crainte et tremblement, lin saint religieux (1) croyait et disait par simplicité quil n'avait plus rien à craindre, parce qu'il était mort au monde depuis long-temps ; mais on répondit sagement à son imprudente sécurité , que le démon n'était pas mort.
Quelques uns donnent ici dans une autre extrémité , qui est de craindre excessivement , parce qu'ils ne voient pas de diflercnce entre éprouver la tentation et y consentir. Un officier de guerre reçoit une lettre des ennemis , qui lui proposent de leur livrer sa place : il lit la letlre avec horreur, la déchire et la jette au feu. Le prince trouj ve-t-il mauvais la conduite de l'officier? Au contraire , il l'en loue et récompense sa fidélité. Que l'àme chrétienne se comporte de même dans la tentation. Le démon et la chair l'induisent au mal; eh bien I qu'ii-l-elle à craindre? il ne s'agit que de se tenir ferme sur son devoir , dont Dieu est le témoin et sera le rémunérateur : elle n'a qu'à répondre en un mot au tentateur ; Non. Après qnoi les doutes qui lui surviendront pour la troubler, qu'elle les décide hardiment en sa faveur. Cette fermeté fait tomber les armes des mains à noire ennemi , aussi faible à l'égard des forts , que fort [à l'égard des pusillanimes. 11 redoute les premiers qui sont sourds à sa voix dès le commencement de la tentation ; car si l'on s'amuse alors à discourir, le succès devient très-douteux pour nous, et presque certain pour lui. Jamais l'aihlèie chrétien n'est plus fort^ et jamais son rival plus faible , qu'au commencement du combat. Si l'un recule au premier choc , l'autre gagne bien vite du terrain ; si l'un résiste mollement ^ l'autre redouble à l'instant ses efforts, et prend une supériorité qu'il n'est pas facile de lui faire perdre. Sitôt donc qu'on aperçoit la tentation , bien loin de plier, qu'on la repousse d'abord , qu'on la brusque ; qu'on exerce même des actes de la vertu qui lui est directement opposée. Un grand surcroît de mérite est attaché à cette manière de combattre. Par exemple , si le démon suggère quelque pensée contre la foi , on protestera qu'on perdrait plutôt la vie que de cesser de croire fermement chaque article de sa religion. Si c'est à lu vengeance que le démon voudrait nous porter , on protestera que, quelques injures qu'on eût reçues, on les pardonnerait volontiers,