LIVRE V, CQAPlTilE XI
observe toutes les démarches; et à la première occasion qui lui annonce une victoire sûre , il le surprend , Tattaque avec violence et le renverse. Enflé de ce succès, et fier de la faiblesse d'un adversaire désarmé, il ne l'en quitte pas pour une seule blessure, il le prend par qu^lquauire faible pour lui porter de nouveaux coups et s'en assurer la conquête Si une amitié trop tendre a frayé le chemin à notre première chute, le tentateur ne manquera pas de mus préparer une voie pour quelque chute d une autre nature : il excitera dans nous de l'aij'ïreur contre nos frères , et celte aigreur nous entraînera en certaines rencontres à quelque médisance griève. Si une contradiction subite nous chagrine , le tentateur, qui ne nous perd plus de vue , ne se contentera pas d'allumer en nous le feu de la colère ; mais , profitant du désordre d'une âme déjà émue , il nous poussera à un autre excès plus considérable. La tiédeur n'est point un état où l'on demeure long-temps : il faut de deux choses l'une , ou qu'on reprenne sa première ferveur, ou que, devenant chaque jour plus tiède , on tombe enfin de soi-même , et comme de son propre poids , dans le péché mortel. Pour détailler encore plus cette instruction, trois choses suivent de la tiédeur qui dure assez pour être appelée un état et une habitude.
Premièrement, cette tiédeur habituelle, où les moyens d'arriver à la perfection sont négligés et méprisés , ne peut guère n'être qu'un léger péché, du moins pour les religieux. Ces hommes, spécialement dévoués à servir le Seigneur , ne remplissent point Tune de leurs plus étroites obligations , qui est de tendre à une éminente vertu. Prévenus de tant de bénédictions, aidés de tant de secours, pressés par tant^de motifs inséparables de leur vocation , ils doivent se signaler dans le service d'un Dieu qui les a ainsi tirés de la masse corrompue du siècle, et ils tournent le dos à leur bienfaiteur, ils l'oublient; ils s'abaissent à une condition pire en quelque sorte que celle des grands pécheurs : Plût h Dieu que vous fussiez froid (1), dit le Saint-Esprit à un homme tiède ; c'est-à-dire que ce serait un moindre malheur pour nous, sinon en soi, du moins dans ses conséquences, de n'avoir jamais embrassé le service du Seigneur, que d'y renoncer lâchement après nous y être engagés. En ellet, p:u' la liberté qu'on se donne de violer sans scrupule toutes les règles, on se met dans un danger prochain de violer ses vœux et même d'abandonner l'état que
(1) Jpoc, 3. 15.
le ciel prescrit à quelques uns pour la sûreté de leur salut. Celui qui rompt la haie sera mordu par le serpent (1). De plus, par rapport à la communauté où l'homme tiède vit, il est obligé, sous peine de péché mortel , de sortir de sa tiédeur. Car telle doit être la vie d'un religieux, qu'elle n'apporte point un préjudice considérable au corps dont il est membre. Et un seul homme relâché ne suffît-il pas pour introduire le relâchement dans une communauté entière? vu qu'il n'est rien en matière de mœurs qui fasse plus d'impression et de progrès que l'exemple.
Secondement , la vie tiède est d'ordinaire un tissu de péchés matériellement mortels , ainsi que s'expriment les maîtres de la morale. Des justes devenus lâches et négligens laissent une grande liberté à leurs sens, et se permettent de voir, de lire, d'entendre bien des choses qu'il est à propos de s'interdire. Ensuite, au lieu de rejeter avec horreur les pensées impures qui viennent les saisir, ils s'amusent à considérer l'attrait de la tentation et à délibérer s'ils doivent y résister tout-à-fait. Ils sont encore assez inattenfifs aux devoirs de la charité chrétienne, et parlent souvent de leur prochain sans réfléchir sur le tort qu'ils peuvent lui faire par leurs discours indiscrets. En un mot, ils commettent mille fautes par imprudence et par légèreté, ou en suivant pour règles de leur conduite des opinions favorables à leur disposition , mais peu sûres pour le salut. Ces fautes , auxquelles il manque peut-être quelque chose pour être grièves , sont néanmoins de vraies fautes; car l'ignorance ou la perplexité qui les accompagnent sont à la fois et coupables et punissables : elles sont coupables parce qu'elles ne viennent que d'avoir négligé la prière, les saintes lectures, la vigilance sur nous-mêmes, etc.; elles sont punissables parce que le fréquent abus des divines lumières nous attire avec justice le châtiment terrible de n'en être plus éclairés : Percutiet te Dominns amentid et cœcitate (2).
Troisièmement, si la tiédeur continue et augmente, aux péchés que j'ai appelés matériels succèdent les péchés mortels dans la même espèce; c'est ce qui arrive si généralement qu'on ne saurait le nier sans aller contre l'expérience et la raison. Il n'y a ici que le premier pas qui coûte; et à la fin on le franchit, parce qu'il n'est point de passion qu'on croie dans les commencemens devoir jamais mener si
(1) Ecoles. \Q. 8.
(2) DexU. 28. 18.