‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 281 sur 331 · LIVRE V, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XI

loin. Il en est des hommes tièdes qui ne cherchent qu'à contenter leurs goûts comme de quelques personnes qui se mettent sur la mer uniquement pour leur plaisir : ceux-ci, comptant sur un calme qui semble régner partout, avancent insensiblement, et ils se voient tout à coup accueillis d'une tempêle où ils périssent; ceux-là , comptant sur leur vertu, qu'ils s'imaginent être toujours la même, s'exposent peu à peu et se trouvent un moment surpris d'une tentation où ils font naufrage.

Ce fnneste malheur est suivi d'un autre qui l'est encore plus ; et c'est que la conversion de ces âmes infidèles , autrefois chéries de Dieu et honorées de ses faveurs , devient presque impossible après leur chute : Il n'est pas possible , c'est -à- dire il est très-difficile que ceux qui ont été tme fois éclairés^ qui ont aussi goûté le don du ciel, qui ont été faits participans de l'Esprit saint... et qui n'ont pas laissé de tomber ; que ces gens-la se renouvellent en faisant pénitence (1). Les grandes vérités de la foi ne font plus d'impression sur leur esprit, la force en est comme épuisée à leur égard; les maximes de l'Evangile leur paraissent aujourd'hui un fardeau insupportable , et non plus un joug doux et léger ; les livres de piété dont ils goûtaient davantage les instructions ne leur offrent plus rien que d'insipide et d'ennuyant; la parole de Dieu, qui les touchait, qui les pénétrait, les trouve désormais plus insensibles que ne l'y sont quelquefois les plus grands pécheurs : Ab increpatione ttia, Beus Israël , dormitaverunt (2).

Il est de l'attention d'un directeur d'aller au devant de ces maux , et il est de sa charité d'employer tout pour les guérir , s'ils ont trompé sa vigilance. La vérité est que les commencemens de la tiédeur sont comme les commencemens d'une éclipse, presque imperceptibles, mais sensibles néanmoins par les progrès. Un directeur ne saurait guère connaître au juste le temps précis où la vertu commence à se démentir; mais, en suivant de près les démarches de son pénitent, comment il s'acquitte de ses devoirs, comment il se comporte dans ses tentations, comment il se prépare à la participation des saints mystères , il s'apercevra bientôt si l'on avance ou si l'on recule dans le chemin de la perfection. Quand vous aurez ainsi découvert le mal de bonne heure, vous y remédierez sans délai. Le

(1) Helr. 6. 4. 5.

(2) Ps. 75. 6.

remède , ce sera de ramener le pénitent à sa première forme de vîe, sans y ajouter rien de nouveau : Souvenez-vous d'où vous êtes tombé; faites pénitence j el remettezvoîis à vos premières œuvres (1). Dieu ne demande point ici d'œuvres extraordinaires, il se contente de celles qu'on a coutume de pratiquer , et veut seulement qu'on les pratique comme autrefois, c'est-à-dire dans le même esprit et avec la même application : Prima opéra fac. Et pour presser davantage l'homme tiède de suivre ce conseil salutaire, le Saint Esprit lui déclare que s'il ne le fuit pas incessamment, le Seijfneur va venir à lui, non comme un père, mais comme un jii{je, pour le châtier de sa résistance : Autrement je viens à vous, et j'ôterai votre chandelier de sa place. Apprenez à votre pénitent ce que c'est que cette punition : il n'est pas menacé d'un moindre malheur que l'est la soustraction des grâces qui l'ont conservé jusqu'à présent dans l'amour de son Dieu : Movebo candelahrum tuum de loco suo. Que ferait-il dépourvu de ces secours particuliers ? Au reste , dans les commencemens de sa tiédeur , une retraite spirituelle de quelques jours , ou pour le moins une suspension de commerce avec le grand monde , ne sauraient guère être mieux placées. L'âme , alors retirée en Dieu , et recueillie en ellemême , sera plus préparée à recouvrer sa faveur.

Supposons à cette heure votre pénitent en l'état pitoyable qui est la suite d'une tiédeur consommée. Le mal, je l'avoue, est extrême, mais il n'est pas incurable. Il faut, pour y remédier , faire agir tout ensemble dans son cœur l'espérance et la crainte. Vous le recevrez d'abord avec beaucoup de bonté, lui témoignant combien vous vous intéressez à son salut : la sévérité n'est pas ici d'usage , et, bien loin de le gagner , ne servirait qu'à l'aigrir. Vous lui fournirez après cela des motifs d'espérance en Dieu, dont la bonté sans bornes compatit à tous nos maux , et en veut plus que nous-mêmes la délivrance, malgré notre indignité ; dont la sagesse infinie connaît et tient toujours prêts les moyens qui nous sont nécessaires pour revenir à lui lorsque nous nous sommes égarés ; dont l'amour extrême le presse d'un ardent désir de nous voir rentrer dans son service. Vous lui direz que sa conversion doit intéresser la gloire de Dieu, comme une œuvre digne en eflet de la droite du Très-Haut : ITœc mutatio dexterœ Excelsi (2); que, s'il y a de la joie dans le ciel pour la conversion d'un

(i) Apocal. 44. 5.

(2) Ps. 7G. 20.

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