LIVRE V, CHAPITRE XI
pécheur, il y en aura bien davantage pour celle d'un homme tiède, beaucoup plus rare que l'autre ; que s'il a fait une grande injure au Seigneur en l'abandonnant, il lui en fera encore une plus atroce en se défiant de sa bonté ; qu'il considère ce que son âme a coûté à Jésus-Christ, et qu'il juge de là si ce bon pasteur voudrait rejeter une brebis qui retourne au troupeau. Vous le disposerez par ces motifs à la confiance en Dieu, «i la difficulté de sa conversion le jetait dans rabattement. Mais comme on n'ordonne souvent un remède doux que pour préparer au plus fort, quand il s'agit d'un mal opiniâtre et invétéré, vous passerez de la confiance à la crainte , qui fait communément de plus profondes impressions en nous. Vous lui ferez comme toucher au doigt le danger de la vie qu'il mène ; le peu d'intervalle que vous voyez entre son état présent et sa perte éternelle ; combien il a sujet de craindre d'être compris dans la punition dont le Seigneur menace par ces paroles : Parce que vous êtes tiède , et que vous n'êtes ni froid ni chaud ^ je vais comninncer à vous vomir de ma bouche (1). Mais du moins qu'arrivera-l-il à l'homme tiède au dernier moment? Dieu à son tour ne sera-t-il point sourd à la prière languissante de celui qui n'écoule point ajourd'hui sa voix ? Le démon d'un autre côté , tant de fois vainqueur de celte âme faible , redoublera sa fureur contre elle , et la regardera comme un bien dont la possession lui doit être aisée.
Cependant l'homme tiède a contre la crainte une ressource malheureuse sur laquelle vous devez être en garde ; c'est l'exemple de ceux qui lui ressemblent, et qui ne laissent pas d'être assez tranquilles et de paraître contons dans leur état. Il n'est pas croyable combien cet exemple est pernicieux. Comme nous ne savons point les désordres secrets de la conscience de nos frères , et que l'Evangile nous défend même de les en soupçonner, le tiède , qui voit dans son semblable quelques exercices de piété , et qui n'y aperçoit rien de fort criminel au dehors, se dit à soi-même , sans y penser, qu'il ne lui en faut pas davantage pour son propre salut ; qu'il peut bien se conserver dans la vertu en vaquant à de pareils exercices , et que , s'il ne marche pas dans les sentiers étroits de la haute perfection , il suit au moins une roule assez sûre , où l'on ne s'égare point pour le terme. Attachez-vous à détruire ce fatal préjugé de l'exemple, en remontrant à votre pénitent qu'on ne se règle pas sur des aveugles pour se
(1) Jffw. 3. 13.
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conduire, et que Dieu nous avertit précisément par ses oracles d'imiter le petit nombre , et non la multilude : Non sequeris turham ad fncicndum malum. Puisqu'il est vrai, dit saint Eucher, que Jésus-Christ jugera chacun de nous séparément , que peut nous servir à son tribunal la multitude des coupables ? Quid prodest multitudo , uhi singuli judicahiinur r
Vous emploierez ensuite les remèdes particuliers, qui sont l'oraison et la mortification. L'ànie tiède commence par abandonner Toraison : premier principe de son mal ; qu'elle commence par la reprendre, c'est le premier principe de sa guérison. Si elle a perdu l'usage de ce saint exercice pour l'avoir trop long-temps interrompu , elle y suppléera par quelque livre de piété qui la remplisse de seniimens de componction et de la crainte salutaire des jugemens de Dieu. Surtout que dans ses prières elle s'adresse à Jésus-Christ , qui nous promet que tout ce que nous demanderons en son nom nous sera accordé , et que les délais , au lieu de la rebuter , lui fassent renouveler sans cesse ses instances , sûre que nos prières lui obtiendront une santé parfaite. Mon fils , ne vous méprisez pas vous-même dans votre infirmité, mais priez le Seigneur^ et lui-même vous guérira (1). La mortification est l'autre remède qui disposera à seconder la grâce , et accoutumera de nouveau à réprimer les mauvais penchans. On se vaincra d'abord en beaucoup de petites choses , pour se préparer à se vaincre en de plus grandes ; on gagnera sur soi , par dessus tout , d'être exact aux pratiques ordinaires , et de ne s'en point imposer de nouvelles ; c'est par l'infidélité aux premières qu'on est déchu de l'état de ferveur, il faut y revenir par l'exactitude à les observer.
Mais une chose bien plus embarrassante pour un directeur, est de guérir la défiance de ceux qui , marchant dans la carrière de la perfection, éprouvent la fragilité humaine par une chute subite dans le péché. Ce malheur peut arriver aux plus parfaits, parce que Dieu n'alTermit point tellement le limon dont nous sommes formés , qu'il résiste à toute pierre de scandale : la volonté de Ihomme est toujours libre , et peut changer à chaque instant. David , après avoir reçu du ciel les plus pures lumières , après avoir été fidèle à toutes les ordonnances du Seigneur, après avoir été lOng-temps l'homme selon le cœur de Dieu , se livre à un crime honteux , auquel il ajoute celui de Ihomicide. Ces chutes, à la vérité, ne sont pas ordinaires; mais il
(1) Eccli. 38. 9.