‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 324 sur 331 · LIVRE V, CHAPITRE XVIf · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XVIf

sans y joindre rintérieur, qui les vivifie. Ils se croient des hommes spirituels, parce qu'ils font de lonjjues prières vocales, qu'ils jeûnent plusieurs fois la semaine , qu'ils sont avides du pain de la parole divine , etc. Mais si l'on touche tant soit peu à leur réputation , ils ne sauraient le pardonner ; si l'on vient à les contrarier, il n'y a plus de tranquillité pour eux ; si l'on trouble leurs petites pratiques de dévotion , ils ne peuvent plus faire aucun bien ; en un mot , pourvu qu'on les laisse à leur gré , ils sont doux et pacifiques, et pour peu qu'on les inquiète, ils s]irritent, ils se chagrinent.

Quelques directeurs prennent ici le change , et l'apparence de la perfection pour l'essentiel ; ils ne distinguent pas le fond de la vertu d'avec ce qui n'en est que le dehors. On peut bien souhaiter la perfection sans la mortification; mais d'y parvenir sans ce moyen c'est ce qui n'est pas possible : c'est perdre son temps que de le prétendre, ainsi que les soldats de Saiil qui cherchaient David partout et qui ne purent saisir qu'un fantôme : Inventum est simulacrum super lectum (l). Pour instruire votre péniient sur les exercices purement extérieurs de piété, pénétrez -vous bien et convainquez -le bien de cette vérité, que la perfection consiste dans l'amour de Dieu et dans la conformité à sa sainte volonté; mais comme on n'acquiert cex amour que par la haine de soi-même, aussi n'acquiert-on cette conformité que parle renoncement a toute volonté propre. Ainsi, la charité étant la fin de l'homme parfait, la mortification est le moyen d'v arriver ; de sorte que vouloir la perfection ou la charité sans la mortification, c'est vouloir un sacrifice sans victime ; c'est vouloir se trouver à un terme sans faire le chemin qui y conduit. A mesure que l'homme chrétien ôte de son cœur la mortification de soi-même , l'amour de Dieu y augmente, et la charité y devient parfaite lorsqu'il n'y a plus de cupidité : Diminutio cupiditatis augmentum caritatis; perfecta caritas ^ nulla cicpiditas (2).

Que le directeur donc qui veut faire des saints de ceux dont il gouverne la conscience, leur apprenne à ne rien se pardonner, à se défaire de tous leurs appétits déréglés, à rompre toutes leurs volontés par une mortification universelle qui n'excepte rien, par une mortification constante qui ne se relâche jamais. Un homme qui rame contre un torrent ne saurait discontinuer un moment ses efforts/sans

(1) 1 Jieg. 29. 16.

(2) Auy, l. 83. q. 31.

être repoussé en arrière. Les commençans qui en useront de la sorte sont comme sûrs de ne point retourner à leurs anciennes fautes, vu que le péché ne se commet que pour éviter quelque peine ou se procurer quelque plaisir : ceux qui ont déjà fait du chemin dans la carrière de la perfection y avanceront de plus en plus, parce que les vertus chrétiennes , pour être parfaites , demandent que les passions soient calmées; et pour ce qui est des parfaits, ils se trouveront préparés à recevoir tous les dons célestes.

D'où vient que de tant de personnes qui font profession de spiritualité, soit dans la religion ou dans le siècle, il s'en rencontre un si petit nombre de spirituels ? C'est qu'on est communément assez sensible aux attraits de la vertu , et qu'on n'aime fjuère les peines qu'il en coûte pour y atteindre : on est accoutumé à vivre doucement, à servir le Seigneur sans faire beaucoup pour lui , et à se mortifier rarement. Cette sorte d'égarement dans les voies spirituelles retombe en partie sur les directeurs, qui ne sont point eux-mêmes des hommes mortifiés. Peu versés dans la science de la perfection , ils sont uniquement attentifs à imaginer de nouvelles pratiques de dévotion, et à amuser par cette variété les personnes qu'ils dirigent, au Heu de les bien établir dans la haine d'elles-mêmes; ils n'ont que de grandes idées qui ne signifient rien , ils n'usent que de termes peu communs, dont ils ne conçoivent pas trop le sens , et que conçoivent encore moins ceux à qui ils tiennent ce langage ; ils ne parlent que de prendre son vol au dessus de toutes les choses terrestres pour s'absorber en Dieu, s'y perdre, s'y anéantir. Les âmes imparfaites, frappées de ce discours où elles ne comprennent rien , mais qui flatte leur vanité, méprisent insensiblement tout ce qui leur paraît simple et commun dans la dévotion ; elles ne cherchent plus que ce qu'il y a d'extraordinaire pour se contenter elles-mêmes; elles ne touchent plus au fond de leur humeur immortifiée et de leurs passions; elles ne se corrigent plus de rien que quand elles ne se sentent pas beaucoup de répugnance à se vaincre ; et , laissant toujours l'amour-propre en paix, elles se trouvent après bien des années aussi remplies d'elles-mêmes qu'elles s'imaginent être remplies de Dieu.

Conduisez vos pénitens d'une autre manière, et conduisez-vous de votre côté avec prudence en les portant à la mortification. Demandez peu dans les commencemens , mais demandez sans relâche; gagnez toujours quelque chose sur leurs penchans naturels : avancez chaque jour en eux l'édifice spirituel; pressez-le, perfectionnez-le chaque

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