LIVRE V, CHAPITRE XVH
jour, jusqu'à ce qu'ils en soient à l'entière abnégation d'eux-mêmes; rebattez-leur sans cesse la nécessité de cette abnégation , gravez-la profondément dans leur esprit, et ne soyez point content qu'elle n'ait passé de l'esprit au cœur, qu'ils ne se renoncent en tout pour ne vivre plus qu'en Jésus-Christ : Sispiritu facta camis mortificaveritis, Ttvetis. L'aliment de la charité dans le ciel, est la joie; et ici-bas, c'est la souffrance : le feu du divin amour s'allume, s'entretient et s'augmente par les croix que l'âme s'impose, et par celles dont Jésus-Christ juge à propos de la charger. Si ce langage était nouveau pour quelqu'un , qu'il consulte lEvangile : le Sauveur nous y exhorte assez souvent à la mortification continuelle, qu'il exprime en différens termes, mais qui reviennent tous à cette mortification. Qui ne prend pas sa croix , et ne me suit point , n'est pas digne de moi (1), Ze royaume des deux se prend par force ^ et ceux qui emploient la force le ravissent (2). Si quelqiiun veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi- même , etc. (3). Il nous annonce encore plus précisément que l'amour de nous-mêmes sera la cause de notre perte , et que la haine de nous-mêmes sera la cause de notre salut : Qui amat animant suatnperdet, eam : qui odit animam siiam in hoc mundo^ in vitam œternam custodit eam (4).
Pourquoi Jésus-Christ nous propose-t-il la même vérité en tant de manières? C'est premièrement afin de nous inculquer davantage la nécessité de la mortification pour la perfection chrétienne et pour le salut même ; c'est secondement afin de renfermer toutes sortes de mortifications ; car on peut se mortifier en trois façons : en supportant pour l'amour de notre Dieu les choses les plus pénibles, et Jésus-Christ nous avertit pour cela de prendre notre croix; en nous privant des choses agréables, et Jésus-Christ nous demande pour cela un parfait renoncement à nous-mêmes; en surmontant les obstacles qui nous empêchent de faire le bien , et Jésus-Christ veut pour cela que nous employions la force et la violence. Il veut de plus que nous ajoutions à tous ces effor-ts celui de nous haïr nous-mêmes, et que nous ne nous regardions pas simplement comme des étrangers qu'on ne s'embarrasse guère de ménager , mais comme nos plus grands ennemis, à qui nous ne cherchons qu'à faire de la peine, et
(i) Matth. dO. 38.
(2) Ibid.
(3) Ihid.
(4) Jo. d2. 25. .
que nous mortifions , nous humilions , nous persécutons en toute rencontre. Ainsi tant que l'Evanjjile de Jésus-Christ subsistera , il sera vrai que la mortification parfaite est la seule voie pour arriver à la sainteté.