LIVRE V, CHAPITRE XVllI
les plaisirs , tout permis qu'on les suppose , appesantissent l'âme et la rendent incapable de goûter bien les choses qui sont de l'esprit de Dieu : Animalis homo non percipit ea quœ sunt spiritns Dei (1). Qu'un liomme, par exemple, se présente à l'oraison; sans compter les distractions, ou qui lui viennent, ou auxquelles il se porte naturellement, quel goût peut-il prendre à un exercice tout spirituel? Dieu de son côté ferait-il pleuvoir la manne céleste sur une âme qui aime encore avec choix les viandes grossières de l'Egypte ?
La nécessité de la mortification des sens étant bien établie, le directeur en réglera la pratique, qui consiste à priver les sens des objets qui leur plaisent, ou du moins à leur en interdire le plaisir. Je m'explique par des exemples. Sainte Thérèse était tombée dans une langueur qui lui donnait du dégoût pour toutes sortes de viandes , ses infirmières lui en apportèrent une qui était fort à son goût : mais à peine celte sainte en eut-elle senti la bonté , qu'elle la renvoya. Saint Bernard au contraire marcha un jour entier sur le rivage agréable d'un fleuve, sans prendre garde à l'agrément de cette promenade charmante. Où vous remarquerez que les saints refusent tantôt les plaisirs sensibles, et que tantôt ils les admettent , mais qu'ils en sont si peu touchés, qu'ils ne s'apeiçoivent pas que ce soient des plaisirs : Utuntur hoc mundo tanquam non utantur (2).
On demandera peut-être comment on parvient à cette inapplication des sens ; et ensuite , s'il est mieux de renoncer tout-à-fait aux plaisirs sensibles , ou bien de se les permettre quelquefois sans s'y affectionner. Je réponds à la première question, que l'inapplication des sens s'acquiert en détournant sa pensée du plaisir sensible , dont on ne fait point de cas. Un homme sobre et un homme qui aime le vin ne boivent-ils pas d'une manière très-différente ? L'un ne prend que le nécessaire , et ne fait pas beaucoup d'attention à la nature du viu ; l'autre excède le besoin , goûte, savoure , loue la liqueur qu'il boit à longs traits. Un autre exemple est celui des soldats de Gédéon : quelques uns d'eux s'étendaient de tout leur corps sur le bord du fleuve , et y mettaient toute la bouche pour étancher leur soif à l'aise ; et ceux-ci, Gédéon les réprouva: d'autres ne se baissèrent qu'autant qu'il fallait pour prendre de l'eau dans le creux de la main ; et ces derniers furent conservés pour composer la troupe d'élite. Ainsi se
(1) 1 Cor. 11. 14.
(2) 1 Cor, 7. M;
comportent les saints au regard du plaisir honnête que les sens offrent naturellement ; ils ne s'y livrent point ; ils ne s'y prêtent pas même , ils ne font que comme l'eflleurer ; aussi n'en reçoivent-ils aucun préjudice; au lieu que ceux qui s'y abandonnent en demeurent épris et comme enchantés. Les saints arrivent encore à l'inapplication des sens d'une manière plus relevée ; c'est en s'appliquant à leur intérieur, où ils trouvent un assez riche fonds pour leur faire oublier toutes les satisfactions du dehors. A la seconde questicm, s'il est mieux de se priver tout-à-fait des plaisirs sensibles , ou bien de ne s'en priver pas , mais de ne les point {goûter aussi, je réponds que les saints ont plus souvent pratiqué le premier genre de mortification que l'autre. Cette conduite est plus sûre , parce qu'elle éloigne davantage du péril de l'amour-propre : elle est plus aisée, parce qu'elle décide la chose tout d'un coup. Le poisson se sauve bien mieux de la main du pêcheur quand il en fuit l'appât , que quand il en veut essayer ou le tirer peu à peu de l'hameçon.
Cependant le directeur ne prescrira point ces règles de mortifications sans discernement et sans égard. Il est vrai que le cœur ne doit pas être l'esclave des sens , mais il ne convient pas non plus qu'il en soit comme le tyran. Il ne faut donc dans les choses permises , ni refuser tout , ni accorder tout , mais tenir un milieu qui penche néanmoins un peu plus à la sévérité ; car nous devons toujours nous défier de nos sens, qui conservent souvent toute leur activité , lorsque nous les croyons le plus mortifiés. Au reste , c'est la vertu qui sera le principe de la condescendance qu'on demande ici au directeur ; c'est la raison , et non l'amour-propre du pénitent qu'il consultera pour accorder aux sens une chose par forme de délassement nécessaire.
Je viens à la pratique de cette mortification des sens, si importante pour tout le monde. A l'égard de la vue , la mortification consiste en quatre choses : 1° ne fixer jamais ses regards sur un objet dangereux, et les porter aussitôt ailleurs, lorsqu'il se présente indépendamment de nous ; 2 > n'attacher jamais les yeux à des choses vaines , qui ont coutume d'être des sources de disiraclions dans la prière ; 3" ne se proposer jamais pour fin de contenter sa curiosité , lorsqu'on regaide les choses même les plus innocentes ; 4" retenir la liberté des yeux à l'égard des objets les plus permis , afin de faire toujours quelque sacrifice au Seigneur , et de mériter par ces légères mortifications autant de nouveaux degrés de grâce sur la terre et de nouveaux degrés de gloire dans le ciel.