LIVRE II, CHAPITRE XXXVIÏ
lien sacré qui tient les ecclésiastiques et les religieux unis entre eux , par la même charité qui les unit avec Dieu. Les marques de mépris , les paroles oflensantes , la diversité de sentimens ou d'intérêts , la délicatesse sur le point d'honneur, fa noire envie à la vue de Taccroissement ou de l'élévation d' autrui : voilà de quoi le démon de la discorde se sert , pour faire naître entre les divers ordres du clergé , des contentions et des disputes qui ne finissent point ; parce qu'il sait qu'où il y a de la jalousie et de la contention , là il y a aussi du désordre et toutes sortes d'actions perverses (1).
Il n'est pas besoin d'être fort éclairé , pour comprendre que tous ces animosités sont comme autant de coups portés à l'Église, et des coups dont elle ne peut manquer de souffrir. Comme une mère tendre , mais allligée , elle a quelquefois le chagrin de voir ses enfans tourner leurs mains les uns contre les autres au lieu de s'en servir à la défendre et à la secourir. La vivacité de leurs querelles est d'autant plus affligeante pour elle , que dans le cours de ces altercations , ses intérêts les plus saints sont souvent sacrifiés à de pitoyables jalousies, ou à des ressentimens personnels. L'ecclésiastique, craignant toujours pour son troupeau une main étrangère , regarde d'un œil jaloux le travail du missionnaire ou du religieux. Quelque pesant que soit son propre^fardeau , il ne le partage avec eux qu'avec peine , et que comme avec un ennemi ou un rival. La confiance qu'on leur marque lui paraît un vol de celle qu'il croit lui être due ; leur mérite lui devient insupportable ; il l'obscurcit autant qu'il le peut, il l'étouffé , il le rend suspect.
Le religieux , le missionnaire , de son côté , oubliant l'humilité si convenable à son état, et trop facilement aigri par le mépris de l'ecclésiastique, lui rend censure pour censure, mépris pour mépris ; il porte la faux dans sa moisson sans son consentement ; peut-être par une extrémité opposée lui ref use-t-il ses services ; ou il les lui fait acheter bien au-delà de leur prix. Ce n'est plus cet admirable concert qui devait régner entre les enfans d'une même mère , mais une guerre sourde, mais des soupçons et des défiances mutuelles, qui aboutissent enfin à élever autel contre autel. Ce n'est plus une sainte émulation à bien faire ; c'est rivalité , c'est jalousie de part et d'autre , dont le fidèle se scandalise , et n'en est que plus[mal servi dans
(1) TJbi enim zelus et contentio: ibi inconstanlia et omne'opus pravum. (/«*. 3. 26.)
ses besoins spirituels. Le libertin profite de ces troubles pour se maintenir dans son désordie ; l'hcrésie en trioniplie , bien assurée de faire de plus grands projjrès à la faveur de ces divisions , qu'elle n'en ferait dans un temps de calme.
Enfin les (jens de biens «émissent de voir le royaume de Dieu ainsi divisé et opposé à lui-même. Quel dommage pour TÉglise, s' écrientils quelquefois, que d'aussi excellens ouvriers, tons catholiques et pleins de zèle , n aient pas plus d'union entre eux I qu'ils se croisent en mille rencontres, et veuillent avoir différens intérêts , parce qu'ils ont différens habits ! comme si les intérêts particuliers ne devaient pas se perdre et se confondre dans l'intérêt commun de l'Ejjlise , ou si les divers corps ecclésiastiques n'étaient pas avec l'Eglise, comme s'exprime saint Paul, un même pain et un même corps. Uniis panis , jcnum corpus multi sumus , omnes qui de uno pane participa- -mus (1).
III. Ce n'est pas là néanmoins l'unique mal qui résulte de cette désunion ; si l'Eglise en est affaiblie , la conscience de ses ministres en est aussi dangereusement blessée. Car enfin comment pourront-ils fomenter ces divisions et se flatter en même temps d'avoir la charité , cette vertu qui est comme l'âme qui réunit tous les membres, qui prend part aux succès d' autrui autant qu'à ses propres succès , et qui est aussi reconnaissante envers Dieu quand les autres font le bien, que si Dieu s'était servi d'elle pour le faire? Il n'est personne qui ne voie que la charité est notablement altérée par ces animosités mutuelles , dont l'eftet ordinaire est de nous rendre les ennemis et les persécuteurs de la vertu.
T^oici le commatidement que je vous fais, dit Jésus-Christ à SCS apôtres, m,ais un commandement tout nouveau: c'est de vous entreaimer comme je vous aiaimis... La marque h quoi le monde connaîtra que vous êtes mes disciples , c'est si vous vous aimez les uns les autres (l), si vous restez étroitement unis par les liens de la charité. Mais comment les divers rangs de la hiérarchie observeront ils cet ordre tout divin, s'il s'élève parmi eux des jalousies qui y altèrent l'union et la paix? Comment s'aimeront- ils, s'ils se défient les uns des autres, s'ils se décrient mutuellement, au lieu de s'entr'aider et de se soutenir ?
(1) 1 Cor. 10. 17.
(2) Joan, 43. 34,