LIVRE II, CHAPITRE XXXVII
y acquitter les uns sans les autres de l'essentiel de vos fonctions, m vous y maintenir par conséquent dans un certain lustre. Si vous vous déchirez, dit l'apôtre aux Galates, et si vous vous dévorez les uns les autres^ prenez garde que vous ne veniez aussi à être détruits les uns par les autres [i).
Cette menace de saint Paul n'a rien que de conforme à l'expérience journalière. Si des soldats qui sont destinés pour combattre l'ennemi tournent leurs armes les uns contre les autres , non seulement ils ne le vaincront pas, mais ils se détruiront infailliblement eux-mêmes. C'est ainsi que les Romains devinrent les maîtres du monde tant qu'ils furent unis entre eux; mais lorsque les guerres civiles s'allumèrent, et que la jalousie les arma les uns contre les autres , ils se détruisirent par leurs propres forces et devinrent la proie des nations qu'ils avaient vaincues. On en doit dire autant de l'Eglise de Jésus-Christ; elle est la vigne du père de famille; les ecclésiastiques et les religieux en sont les ouvriers : les uns y ont été envoyés de grand malin, les autres sur le tard, et pour aider les premiers. Que tous concourent à la défendre et à la cultiver , toutes les incursions et les attaques du dehors ne lui nuiront point. Pour un jet que l'on coupera , elle en repoussera plusieurs autres; mais si, au heu de la cultiver, les ouvriers se croisent entre eux et passent les journées en altercations et à vider leurs propres querelles , la vigne restera en fiiche et sans défense. Les bêtes fauves y entreront, elles y feront les plus grands ravages, et les ouvriers affaiblis les uns par les autres se trouveront hors d'état de leur résister.
IV. Un autre remède à tous ces maux, est de se considérer, ainsi que le veut saint Paul, comme les membres d'un même corps, qui tous ont des qualités, des fonctions et des usages différens, sans qu'aucun d'eux envie l'emploi de ceux qui en ont de plus relevés que lui. De cette sorte, chacun sera content de la place qu'il occupe dans l'Eglise et de la fonction qu'il y exerce , sans porter envie à ceux qui sont ou placés plus haut que lui ou destinés à de plus grandes fonctions. De plus, comme dans le corps une partie supérieure ne méprise point celle qui lui est inférieure, mais au contraire l'estime, la conserve et la soulage autant qu'elle peut, de même ceux qui occupent les premières dignités dans l'Eglise ne doivent point mépriser ceux qui sont au dessous d'eux , mais ils doivent au contraire
(1) Gai. 5. 15.
les estimer, les aider dans leurs i'onclions et les considérer comme des membres qui leur sont absolument nécessaires; d'autant mieux que les dignités dont eux-mêmes sont revêtus n'en donnent pas toujours le mérite, et que le mérite se trouve souvent dans TEglise comme partout ailleurs, sans rechercher, sans vouloir même l'éclat des dignités, dont il redoute le danger.
L'apôtre nous apprend que rœil ne peut pas dire à la main : Je 11' ai pas besoin de votre secours^ ni la tête dire aux pieds vous ne m êtes point nécessaires. Bien loin de cela , ajoute-t-il, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont ceux dont nous avons le plus besoin (1). On en doit dire autant du clergé séculier et régulier des prêtres des paroisses et des missionnaires et prédicateurs, des titulaires et des simples prêtres. Les uns doivent exercer leurs fonctions dépendamment des autres , et ceux-ci ne doivent point leur dire : Je n'ai que faire de voire secours, puisqu'en mille occasions il en a un vériîable besoin : surtout depuis que le christianisme s'est multiplié comme à l'infini, que les paroisses sont si nombreuses, et que la Providence a fourni abondamment du travail pour tous. Elle l'a voulu ainsi , afin qu'il n'y eût point de schisme et de division entre les uns et les autres, et que tous pussent vivre dans une étroite union d'esprit et dans une parfaite charité de cœur.
Ce qui servira encore beaucoup à entretenir cette union , ce sera de bannir ce zèle amer, cet esprit de pique et de dispute dont on fait gloire dans l'école , et celte fausse sagesse , qui prétend toujours être plus éclairée que les autres. Car ce n'est point là, dit saint Jacques, la sagesse qui vient d'en haut; m,ais une sagesse terrestre , animale , diabolique... La sagesse qui vient d'en' haut , ajoute-t-il , est amie de la paix.^ modeste , docile , pleine de miséricorde , et des fruits des bonoies œuvres. Elle n est point portée à juger ni à censurer (2) | c'est-àdire qu'elle ne désire ni de dominer sur les esprits , ni de régner sur leurs sentimens.
Dans ce grand nombre d'opinions que l'Eglise permet, et qui ont libre cours dans les diilerentes Ecoles , chacun est fibre de choisir celle qui lui paraît plus véritable. Il peut la soutenir, dès qu'elle n'est point contraire à la foi , aux bonnes mœurs, aux usages et au langage de TEgUse. Mais ces opinions sont de si peu de conséquence
(1) Cor. 42. vers. 42.21,22.
(2) Jac. 3. c. 1. V 5. A .