LIVRE II, CHAPITRE XXXVII. Gl
au fond , qu'il n'importe nullement à l'Eglise qu'on suive celle-ci plutôt que celle-là ; au lieu qu'il lui importe beaucoup que ses ministres , soit ecclésiastiques, soit religieux , ne perdent pas la paix et la charité , au sujet de ces opinions et des disputes qui en naissent.
Vous êtes dans tel sentiment, et vous l'avez puisé dans telle ou telle école où on l'enseigne avec l'aveu et sous les yeux de l'Eglise? A la bonne heure ; mais pourquoi le soutenir avec tant de chaleur, avec une espèce d'aigreur qui scandalise ceux qui vous écoutent? Pourquoi ces paroles offensantes qui vous échappent dans la dispute, et qui tiennent quelquefois du langage de la plus vile populace ? D'où vient enfin cette espèce d'antipathie qui règne si constamment de corps à corps, comme d'individu à individu, dès qu'ils ont adopté des opinions différentes? Une opinion vaut-elle donc la peine de s'aigrir les uns contre les autres ? et croirait-on , si l'expérience ne nous l'apprenait , qu'il n'en faut pas souvent davantage pour altérer, ou pour détruire la charité entre des ministres des autels , qui sont chargés de l'inspirer et de la maintenir parmi les peuples?
Qu'importe au religieux que l'ecclésiastique soit ou ne soit pas de son sentiment ; et à celui-ci que le religieux pense de telle ou telle manière ? Encore un coup , dès qu'il ne s'agit ni de la foi ni des mœurs , on doit laisser chacun dans l'opinion où il est , puisqu'on n'y a nul intérêt; et suivant le précepte du sage, il ne faut point contester sur une chose qui ne touche en rien (1). Si c'est une conduite peu sage d'entreprendre de ramener tout le monde à ses idées, c'en est une peu chrétienne de trouver mauvais qu'on ne s'y range pas, de disputer avec opiniâtreté sur des choses indifférentes, de s'aigrir dans la dispute , d'y montrer de la présomption , des hauteurs ou de la dureté.
Evitez les disputes de paroles , comme saint Paul le recommande à Tite (2) ; et si vous êtes ami de la paix , joignez dans la dispute à des raisons dont tout le monde n'est pas capable , des manières dont tout le monde soit touché. Proposez vos opinions avec modestie, soutenez-les avec douceur, bien moins en vue de sortir victorieux de la dispute, que pour faire connaître la vérité; il arrivera de là que la diversité des opinions a'aUcrera point la charité et l'union des
(J) Deeâ le quœ te non molestât , ne certeiis. {EioH. cup, 41. vers. 9.) Cl) TU, ç, ù, i\ 'J.
cœurs , qu'on relranchera bien des sujets d'aigreur, et des contestations que l'esprit de contrariété ou d'orgueil fait naître tous les jours entre le clergé ségulier et régulier.
V. Il conviendrait encore pour maintenir l'union entre ces deux corps , qu'ils s'estimassent l'un l'autre , et que les sujets qui les composent parlassent toujours en bonne part de tout autre corps que du leur. La paix et l'union ont pour fondement la charité ; celle-ci de Son côté n'est point une affection aveugle , ni un amour de caprice , ni l'effet d'une simple tendresse de cœur. C'est un amour de raison, un amour d'estime qui naît de celui que nous portons à Dieu, et qui fait qu'estimant Dieu par dessus toutes choses , nous estimons aussi ses ministres , comme lui appartenant de près , de quelqu'habit qu'ils soient revêtus et quelques fonctions qu'ils exercent dans l'Eglise. L'estime que nous concevons d'eux nous porte bientôt à les aimer, à les honorer, à les respecter : et à proportion que cette estime augmente en nous, à proportion aussi y voit-on augmenter la charité , la paix , et tous les senlimens qu'elle inspire.
N'est-il pas surprenant , pour ne rien dire de plus , que des ministres des autels cessent de s'estimer mutuellement, parce qu'ils portent un habit différent ou qu'ils ont des titres divers? comme si l'habit ou le titre pouvait donner ou enlever un degré de mérite, ou qu'il suffît de passer d'un clergé à l'autre, d'un rang à un autre pour se trouver tout à coup , ou revêtu , ou déchu de mille bonnes qualités. De tout temps les divers ordres de la hiérarchie ont eu parmi eux des grands hommes , qui ont servi de lumière et de flambeau à l'Eglise. Ils s'en sont même fourni mutuellement dans le besoin : en sorte qu'on a vu dans tous les siècles , des prélats préférer une piété simple et religieuse aux postes les plus éclatans ; et des religieux a leur tour tirés malgré eux de leur vie obscure , pour remplir les premiers sièges de l'Eglise. Et les uns et les autres cessent-ils d'être personnellement ce qu'ils étaient avant ce changement d'état ? Blâmerons-nous aujourd'hui le mérite par aversion pour l'habit, et demain rendrons-nous à ce même mérite sous un autre habit tout le histre que notre aversion venait de lui ôter ? Il n'est personne qui ne Sente Tiniquité d'une pareille conduite ; il ne faut même que de la faison et de la droiture de cœur pour s'en préserver.
Que le religieux fasse donc état, comme il le doit, de l'ecclésiastique ; qu'il l'honore et lui témoigne en toutes rencontres qu'il est plein d'estime et de respect pour sa personne et poitr son rang. Que