LIVRE II, CHAPITHE XXXVIII
voulait opérer par leur ministère? A tant de caractères odieux de l'envie dans les ministres de la religion , ajoutons les effets pernicieux qu'elle a coutume de produire dans eux.
II. Point de passion contre laquelle un chrétien doive se précautionner avec plus de soin que contre l'envie, disait saint Cyprien (1). Jugeons par là combien celte passion doit être pernicieuse , quand elle se trouve comme consacrée dans ceux-là même qui par état sont chargés de la combattre et de la détruire dans les autres. Voici quelques uns des eflets funestes qu'elle produit en eux : elles les porte à toute sorte de déréglemens et de péchés ; elle fait leur supplice dans le temps pour faire leur souverain malheur dans l'éternité. Qui ne détestera-une passion qui a des suites si funestes et des effets si pernicieux ?
Oui , dit l'apôtre saint Jacques , tous les vices régnent dans un cœur qui s'est laissé dominer par l'envie (2). L'envie, dit saint Cyprien, est lu source de tous les maux, la cause des ni'^urtres , le principe de la plupart des crimes qui se commettent dans le inonde (3). C'est aux envieux, ajoute ce père qu'on peut apphquer ces paroles de David, que leur langue envenimée distille le venin le plus dangereux des aspics , et que leur bouche empoisonnée lance sans cesse les traits les plus malins et les plus mortels (4). Point de cali mnies qu'ils n'inventent et qu'ils nemploient pour noircir quiconque a eu le malheur de leur déplaire ; ils ne craindront pas de verser le sang innocent, quand il s'agira de perdre un concurrent qui leur fait ombrage (5). C'est l'envie, poursuit saint Cyprien, qui divise les amis , qui suscite les querelles ;, qui nourrit les ressentimens, les aversions (6). C'est elle qui excite l'ambition et fournit un aliment à l'avarice (7).
(d) Nihil magis christiano cavendiim , quàni ne ijuis invidiâ et livore capiatur. (De zelo et livore.)
(2) Ubi enim zelus et contentio, ibi inconstnnlia et omne opiis pravum. ( Jac. c. 3. V. 46.)
(3) Invidia radix est maloiuni omnium, fons cladium , seminaiiiim deliclorum. (De zelo et livore.)
(4) Venenum aspiduni siib labiis eonim , qiioium os nialediclione et amaiiludine plénum est. {Psul. 43.)
(5) Yeloces pedes eoiuni ad elîundendum sanguinem ; contrilio et in félicitas in viis eorum. (Ibid.)
(6) Inde odium surgit; animositas indè piocedit. {De zelo et livore.)
(7) Avaviliam zelus inllammat, anibitionem excitât. (Ibid.)
f& PERFECTrON DU SACERDOCE.
Mais surtout c'est l'envie qui a altéré les vérités saintes et a enfanté la plupart des hérésies (1). Presque tous les hérésiarques ne le devinrent que par le dépit qu'ils eurent de voir leui s coucurrens l'emporter sui* eux ; je pourrais appeler ici en témoignage presque tous les chefs des principales hérésies qui ont attaqué l'Eglise et qui ont entraîné des peuples entiers dans leur révolte : livré aux prestiges delà; magie, Simon ne se vil à la tête de la première hérésie qui s'éleva dans le christianisme , que , parce qu'il envia aux apôtres le don de conférer TEsprit saint par Timposilion des mains (2). Ce qui entraîna TertuUien dans l'hérésie et lui fit embrasser les oracles d'ua Montan , dune Priscille et d'une Maximille , ce fut le chagrin de voir la préférence donnée à un autre pour l'épiscopat. Novatien ne fit schisme avec l'Eglise romaine et ne devint chef de l'hérésie qui porte son nom , que par le regret qu'il eut de voir saint Corneille élu à son préjudice , pour occuper le siège de Rome. Luther n'abandonna le doctrine ancienne de l'Eglise romaine , que par la jalousie qu'il eut devoir un autre ordre préféré au sien pour la prédication des indulgences (.3).
Remoutons Jusqu'à la création du monde ; nous verrons à quels excès l'envie porte ces malheureux esclaves. L'univers est à peine sorti du néant, qu'une partie des anges , jaloux du domaine que Dieu exerce sur eux , veut se soustraire à sa puissance souveraine et remplir f à titre d'égalité , l'iniervaile inunense qui sépare la créature du Créateur. Mais, par un juste châtiment de leur téméraire audace, d'anges du ciel qu'ils étaient , ils sont tranformés en un moment en anges de ténèbres , et précipités tout à coup dans un abîme de feu et de flammes. L'envie ne peut souffrir que l'homme soit plus heureux sur la terre. Eve, séduite par les ruses et les artifices de l'ancien serpent, entraîne Adam dan? sa révolte ; c'est ainsi que la mort entre dans le monde par l'envie du démon , qui ne peut souffrir que rhomme jouisse d'un bonheur dont il se voit déchu par sa faute (4). Bientôt après , cette furieuse passion arma le frère contre le frère , et souilla pour la première fois la terre du sang humain. La vertu d'Abel, son innocence , le prix , le mérite des sacrifices qu'il offrait
(1) Hinc adulteratm- Veritas et ad hœieses prosililur. {Rid.} (2, ^ct.c.8. V. dSet il 9.
(3) Voyez sur cela V Histoire ecclésiastique. 4) Indiviâ diaboli mois iuU-avit inoibem. {Sap. c. 2. v. 21.)
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au Seijoneur , tout cela eût dû combler de joie un frère moins méchant que Gain; mais Gain est dominé par l'envie : de là nul forfait en lui qui doive étonner, rien de sinistre qu'on ne doive attendre d'un homme possédé de cette cruelle passion; la rage le transporte, il s'élève contre son frère , il trempe ses mains fratricides dans le sang de l'innocent ; l'atrociié du crime , la voix de la nature , la douceur et les vertus d'un frère aimable , rien de tout cela n'est capapable d'arrêter la barbarie farouche d'un frère armé par l'envie (1).
Dans la nouvelle loi , c'est l'envie qui suscita au Sauveur tout ce qu'il eut à essuyer de contradictions et de mauvais traitemens de la part de son peuple chéri ; c'est l'envie d'Hérode qui oblige un Dieu , encore enfant de s'exiler de la Judée et de chercher un asile dans une terre idolâtre et étrangère ; c'est l'envie qui lui suscite toutes les persécutions qu'il éprouve de la part des scribes et des pharisiens dans le cours de ses prédications et jusque dans les miracles qu'il opère , pour prouver sa mission et la divinité de sa doctrine ; ils ne cessèrent de le poursuivre jusqu'à ce que l'envie qui les dévorait leur eût fourni le moyen de s'en défaire : enfin c'est l'envie qui fit mourir l'auteur même de la vie dans le sein des opprobres et de la douleur. G'est ce que reconnut Pilate, ce juge également faible et inique , dans le temps même où il livrait le juste par excellence à la rage de ses ennemis (2).
Si l'envie ne produit pas aujourd'hui des effets si pernicieux dans les minisires de la religion , elle les porte à d'autres excès qui , sans être si crians aux yeux des hommes , ne sont guère moins condamnables aux yeux de Dieu. Gomment excuseront-ils à son tribunal le silence malin qu'ils gardent quelquefois en entendant louer leurs confrères , la noire et sombre tristesse qu'ils font paraître en apprenant l'élévation d'un concurrent , les souhaits qu'ils forment pour sa décadence et pour son humiliation , les railleries piquantes qu'ils emploient pour tourner en ridicule ceux dont ils sont jaloux , les calomnies atroces qu'ils inventent pour les rendre suspects ou odieux dans l'exercice de leurs fonctions ; enfin les indignes artifices qu'il mettent en œuvre pour les supplanter ou pour-les priver d'une place honorable ou déjà accordée à leur mérite, ou qui devait bientôt en être
(1) Iratusque est Gain vehenienter Consurrexit Gain adversùs fratreni suuni
Abel et inteifecit euni. (Gen. c. 4. v. 5 et 8.)
(2) Sciebat enim quôd per invidiain tradidissent eum. {Matth, c, 27, v. 18.)
la récompense? En voyant tons ces fruits amers de l'envie dans les personnes de noire état , qui ne reconnaîtra la vérité de cette maxime de saint Gregoire-le-Grand, qu'en nous portant aux antres péchés, le démon ne fait couler dans nos àmesqn'une partie du venin dont il est infecté , mais qu'en nous rendant envieux , il nons communicjue toute sa malice et qu'il verse dans nos cœurs tous ses poisons à la fois(l).
Aussi quels cliàtimens plus terribles que ceux que Dieu tire dès cette vie de l'envieux ? 11 semble que sa justice n'en puisse exercer de plus formidables , qu'en le livrant en proie aux fureurs de sa détestable passion ; au moment même où il s'y abandonne , il en devient la victime ; elle le trouble, elle l'inquiète, elle le tourmente. L'Écriture nous en fournit un exemple bien sensible dans la personne de Gain : quelle vie plus malheureuse que la sienne depuis son péché! L'envie s'est emparée de son cœur ; dès-là plus pour lui de joie ni de repos : un air rêveur, un morne silence , une noire mélancolie, unvisa^,e livide et abattu, cela fait assez connaître ce qu'il souffre intérieurement; on le prendrait pour une furie plutôt que pour un homme , tant sa passion l'a chan(}é ; pour se dérober à ses remords , il faut qu'il s'exile de la compagnie des hommes ; encore ne peut-il éviter par là les justes reproches d'une conscience déchirée de remords qui le suivent partout. La justice de Dieu le condamne à errer perpétuellement sur la terre, portant partout avec lui une sorte d'enfer anticipé. Saiil a-t-il laissé infecter son cœur du poison de l'envie contre le plus fidèle et le plus zélé de ses sujets , il n'y a plus pour lui dans la vie ni tranquillité ni sommeil ; plus à plaindre que le dernier de ses sujets , il n'a plus ni confident ni ami ; il n'est plus reconnaissable , il parle en insensé, il agit en furieux , il vit malheureux et il meurt en désespéré.
Tel est, dit saint Grégoire de Nysse , le propre caractère de l'envie : elle forme en celui qui s'en est laissé dominer, une bile animée qui le sull'oque ; elle est un clou aigu qui lui perce le cœur, un glaive tranchant qui lui déchire les entrailles , une flèche piquante qui le pique vivement et continuellement, un feu dévorant qui le consume peu à peu ; l'envieux change contre lui-même le bien
(4) Qiianivis [irr omne vitluni qiiod peipetratnv, liiimano cordi aiitiqui hoslis virus iiifiiiKlitnr, iii liac tnnien iieqiiilia , tota sua visceia seipens conculit, et impriniendic iiialiliœ pesloin luovet. {Moral, lib. S.c 34.)