LIVRE II , CHAPITRE XXXIX
il faut Tarroser de nos sueurs pour qu'il produise en abondance des fruits précieux et permanens (1).
Parlons sans figiu^e : les besoins de l'Eglise demandent de nous des travaux continuels. Elle nous offre de toutes parts des esprits forts à combattre, des hérétiques à ramener, des pécheurs à convertir, des justes qu'il faut affermir. Elle veut que nous nous rendions dans nos temples pour y chanter les louanges du Seigneur; que nous montions à l'autel pour y célébrer nos saints mystères ; que nous fassions entendre notre voix dans la chaire de vérité pour instruire les fidèles, que nous les réconcilions avec Dieu dans le tribunal de la pénitence, etc., etc. De tout cela il s'ensuit qu'une des plus essentielles obligations des ecclésiasiiques et des piètres est l'application et le saint emploi du temps. Rien de plus nécessaire , pour un prêtre dans l'ordre du salut, que le bon emploi du temps : quel est pour un prêtre le saint emploi du temps '^ Ce sont les deux objets que nous nous proposons dans cet entretien.
(2) I. L'obligation indispensable où sont les prêtres et les autres ecclésiastiques de ben employer le temps porte principalement sur ces trois raisons décisives : sur le prix inestimable du temps, sur l'indécence particulière de l'oisiveté et les suites funestes qu'elle a dans un ministre de l'Eglise, et enfin sur la nature du sacerdoce évangélique, qui est une dignité laborieuse. Je dis d'abord sur le prix inestimable du temps. Rien de plus précieux en soi q^te le temps , disait sur cela saint Bernard (3). Trois circonstances décident d'ordinaire du prix des choses parmi les hommes : les grands avantages qui peuvent nous en revenir , la courte durée de leur possession et l'impossibilité d'y revenir, si nous venons à les perdre. A juger du temps par ces règles^ rien ne doit nous paraître plus précieux ou plus estimable. Il est le prix de l'éternité, il est court, il est irréparable, et ce que nous en avons une fois perdu est perdu sans ressource. Il est le prix de l'éternité. L'homme est condamné à la mort par le crime de sa naissance. Tous les crimes qu'il a ajoutés à ce premier sont de nouveaux arrêts de mort portés contre lui. Malgré cet arrêt, si nous vivons encore, c'est parce que le Rédempteur est mort à notre
(1) Posui vos ut ealis et fructuin aiferalis et fiuclus vester nianeat. (Joan, 15, V. 16.)
(2) Sevoy.
(3) IS'ilnl preliosius tenipore. ( Parayraph, 44 de excusationc. tœcularinm , li. 54.)
S% PERFECTION DU SACEUDOCE.
place; c'est son sang tout seul qui a effacé Tarrét de condamnation porté contre nous , et sa mort est le seul titre du droit que nous avons'à la vie. Tous les jours , tous les momens de cette vie , nous ne devons donc les regarder que comme les premiers bienfaits qui ont coulé de sa croix; mais à quelle condition nous les accorde-t-il ? Il n'a pu nous les accorder, et il ne nous les accorde en effet, qu'à la condition de nous en servir pour réparer l'usage criminel que nous avions fait du temps. Ce temps est un bien précieux qu'il nous laisse, sans que nous y ayons aucun droit , mais qu'il ne nous laisse que pour acheter le royaume du ciel. Malheur à nous si , perdant en mille frivoles amusemens un bien si précieux , nous dissipons ce qui est le prix du sang d'un dieu , le fruit de ses mérites et de sa mort. Que dirions-nous d'un homme qui, héritier d'un trésor immense, le laisserait dissiper faute de soins et d'attention , négligerait d'en faire «sage , ou pour s'élever à des dignités qui le tireraient de la foule , ou pour s'assurer une fortune solide qui le mît pour l'avenir dans ime situation à ne plus craindre de revers? Nous dirions que c'est un insensé. Or, ce trésor précieux dont nous avons hérité en naissant, et que le Seigneur nous laisse par pure miséricorde, c'est le temps : il est entre nos mains, et c'est à nous d'en faire usage, non pour nous élever ici-bas à des dignités frivoles , à des grandeurs humaines ; hélas ! tout ce qui passe est trop vil pour être le prix d'un temps qui est lui-même le prix de l'éternité ; mais pour nous démêler de la foule des enfans d'Adam , pour nous placer au plus haut des deux à côté de Jésus-Christ, au dessus même des rois de la terre, dans cette société immortelle de bienheureux qui seront tous rois et dont le règne aura pour durée celle de tous les siècles. Quelle folie donc de ne faire aucun usage d'un trésor si inestimable , de prodiguer en de vains amusemens un temps qui doit être le prix de notre salut éternel? Oui, le prix de notre salut éternel; car il n'est point de jour, d'heure, de moment qui, mis à profit, ne puisse nous mériter le ciel. Un jour perdu devrait donc nous laisser des regrets mille fois plus vifs et plus cuisans qu'une grande fortune manquée ; et cependant de toutes les pertes, celle à laquelle nous paraissons le moins sensibles, est la perte de notre temps; ce temps est, ce semble, la chose qui nous paraît la plus vile et dont nous faisons le moins de cas sur la terre, dit saint Bernard (1). Toute notre vie n'est qu'un
(1) Nihil pretiosius tempore ; sed, heu ! nihil hodiè vilLus œstimatur. {Paragraph. [\.h. de excusatione soscxdarium, n, 54.)