LIVRE ÏI, CHAPïîRE XSXÎ3Î
art continuel de perdre le temps, et, malgré nos alternions à le dissiper, il nous en reste toujours assez peur ne savoir qu'en faire; nous le donnons pour ainsi dire à tout le monde , nous le prodiguons au premier venu; c'est comme un fardeau pesant que nous portons au milieu du monde ; nous cherchons sans cesse quelqu'un qui nous en soulage, c'est nons faire plaisir que de nous en décharger.
Non seulement le temps est le prix de notre éternité , mais de plus il est court , et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Eussions-nous à vivre sur la terre une longue suite de siècles , un temps si long (quoiqu' encore trop court pour mériter un bonheur éternel), aurait moins de disproportion avec ces momens que nous aurions perdus, et qui ne seraient qu'un point dans cette longue suite de siècles que nous aurions à passer ici -bas. Mais, hélas! toute notre vie n'est elle-même qu'un point imperceptible ; la plus longue dure si peu, nos jours et nos années sont renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce qu'on pourrait encore en perdre. Qu'est-ce que notre vie? C'est un éclair qui s'éteint en naissant; c'est, dit saint Jacques, une vapeur légère qui paraît et disparaît en un clin d'œil , qui va se perdre et qui nous replonge en un instant dans les ténèbres d'une nuit éternelle (1). Où trouver des momens de reste dans une vie si courte et qui n'est elle-même qu'un moment? De ce moment si court, si nous retranchons ce que nous sommes obligés d'accorder aux besoins indispensables du corps, aux devoirs de l'état, aux bienséances inévitables de la société, que reste-t-il pour nous, pour Dieu, pour TéternitéP Courte en soi , notre vie le devient encore infiniment davantage, si on la considère par rapport à cette multitude innombrable de crimes que nous avons à expier dans un si petit espace de temps. Dix vies comme la noire suffiraient à peine pour expier une partie des iniquités qui se sont entassées sur nos têtes depuis nos premières années. Insensés que nous sommes , nos crimes rendent notre perte certaine ; notre arrêt est prononcé, la clémence de notre juge nous laisse encore un jour pour changer la rigueur de notre sentence , et ce jour rapide nous le passons en des occupations vaines, oiseuses^ puériles, qui ne peuvent que nous rendre plus dignes de la condamnation qne nous avions déjà méritée ! Encore que savons-nous si l'abus que nous faisons du jour que la bonté de Dieu nous laisse, n'obligera pas sa justice de
(1) Vapor est ad modicura parens, et deinceps extevniinatur. {Jac c. 4. v. 15.)
Tiibréi^er et d'en retrancher une piirtie? Que d'accidens imprévus peuvent nous arrêter au milieu de cette course si Inniiée? Que de morts soudaines et étonnâmes! Quel siècle, quel règne vit jamais tant de ces tristes exemples! C'étaient autrefois des accidens rares et sinjjuliers, ce sont aujourd'hui des événemens de tous les jours-, et ce qui d(»it nous frapper encore davantagje , c'est que ce genre de mort est encore plus commun dans le sanctuaire : soit jugement caché de Dieu, soit châtiment de sa part, c'est la mort ordinaire des prêtres et des ministres de l'Eglise.
Mais en quoi notre aveuglement est ici plus grand , c'est que le temps que nous perd(ms est non seulement court et précieux, mais de plus irréparable. Qu'on ait perdu tous les autres biens , la fortune, les honneurs, la réputation, la faveur, on peut recouvrer tout cela , et revenir à un état aussi florissant que le premier ; mais le temps perdu ou passé dans Tinutilité ne se répare point. Dieu avait attaché à chacun de nos jours et de nos momens des grâces et des secours , pour consommer l'ouvrage de notre sanctification ; mais , ces jours et ces momens étant perdus , les grâces le sont aussi ; les momens de Dieu sont finis et ne reviennent plus. Il en est de chaque moment de notre vie comme de celui de noti-e mort : on ne meurt qu'une fois , et de là on conclut qu'il faut bien mourir , parce qu'il n'y a plus moyen de revenir, ni de réparer par une seconde mort le malheur de la première ; ainsi , comme on ne jouit qu'une fois de tel et tel moment de la vie , on ne saurait le répéter quand il est passé , un seul qu'on aura perdu ne changera plus et deviendra un point fixe pour notre éternité , il sera marqué dans les livres de la justice de Dieu en caractères ineffaçables. Quel aveuglement donc de perdre un temps si précieux, si court, qui ne revient plus, et qui va d'un cours si rapide se perdre dans les abîmes des siècles!
Mais , en second lieu , ce qui doit inspirer à tous les ecclésiastiques l'amour du travail , c'est que l'oisiveté est un vice également odieux , honteux et funeste dans les prêtres et dans les ministres de l'Église. Jetons un coup d'œil sur les diverses conditions de la vie civile. De tous les hommes qui composent la société , il n'en est pas un seul qui n'ait des devoirs et des fonctions qui remplissent une partie de sa vie. Les rois sont occupés à gouverner leurs royaumes , les magistiats à rendre la justice aux peuples, les négocians à fournir aux citoyens ce qui leur manque , les artisans à nous servir, à nous luger et à nous vêiir. Que je considère les campagnes, dit