LIVRE III, CHAPITRE II
le même travers et de me laisser emporter de la même ardem^, ou plutôt de la même erreur que vous, croyez-vous que j'aie porté tout cela jusqu'à la chaire épiscopale, et qu'à mon âge toutes ces minuties se retrouvent encore dans une tête qui a blanchi sous les travaux de l'épiscopat ? Croyez-moi , pour ignorer tout cela, ou n'en est ni moins sage ni moins savant; ou plutôt, il y a plus de prudence et de vraie science à l'ignorer qu'à le savoir : Ea prudentius et doctins nescis (1), Paroles et senlimens bien propres à ouvrir les yeux à tant d'ecclésiastiques de nos jours, qu'on voit donnera de vaines sciences un temps et une application qui devaient être pour l'étude de la religion. Absoiijés dans la lecture des auteurs profanes, ils possèdent toutes les sciences étrangères à leur profession , et ils négligent la seule qui ne doit point en être séparée ; ils donnent à la contemplation des astres des momens qu'ils ne devaient donner qu'à la contemplation des grandeurs de Dieu. Ils savent l'histoire profane, et ils ne savent pas l'histoire sainte; ils connaissent tous les vains systèmes des sciences humaines , et ils ne peuvent rendre raison des points les plus aisés de la théologie. Leur esprit est orné de la plus belle littérature, ils connaissent les ouvrages de tous ceux qui ont excellé en tout genre d'écrire, et ils ignorent le nombre des livres saints, et jusqu'au nom de ceux qui les ont écrits. Versés dans la jurisprudence et dans la chicane, ils en savent toutes les subtilités, tous les détours, toutes les ruses, et ils Ignorent la science du salut, au point de ne pouvoir donner aux fidèles le moindre avis sur les moyens d'y arriver.
Je ne prétends point au reste interdire absolument aux ecclésiastiques toutes les sciences humaines que les saints ne leur interdisent pas. Ce sont , pour ainsi dire , les dépouilles de l'Egypte , dont un prêtre peut quelquefois s'enrichir pour les employer à la décoration du tabernacle (2). Mais ces sortes de connaissances que les mondains font servir à la vanité et au mensonge, à la superstition et à l'amusement, le ministre de la religion ne doit les avoir, ou en user, que que comme d'un instrument propre à arriver à la science du sanctuaire. Moïse était versé dans la science des Egyptiens (3) ; mais il ne la fit servir qu'à détruire les prestiges des magiciens de Pharaon. Saint Paul, ainsi qu'il l'insinue lui-même, était un homme d'une
(1) Epist, 118. aliàs 56.
(2) Petr. Blés. Epist, 91. ad Radulph, Lexov, episc,
(3) Exod. c,7 etS.
érudition vaste ^ profonde et étendue (1), qui renfermait la poésie, réloquence et la pliilosopbie , dans un degré éminent; il ne se servit de tout cela que pour confondre l'opiniâtre obstination des Juifs , la superstition des gentils et la fausse sagesse des Athéniens. Ce que nous condamnons ici, et ce que nous devons blâmer d'après les pères de l'Eglise, c'est l'excès et l'abus. La vie d'un prêtre est trop courte et son temps trop précieux pour employer l'un et l'autre , disons mieux, pour les perdre à acquérir des sciences superflues qu'il faudra un jour oublier. La mesure du temps qu'il peut donner aux sciences profanes est celle des secours qu'il en pourra tirer pour l'intelligence des écritures et pour le profit et la défense de la religion. Saint Paul faisait profession de ne savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié; voilà notre u\o<ié\Q : Non judicavi me scire aliquid inter vos , nisi Jesuin Christum^ ethmic crucifixiim (2).
Voilà ce que la science ecclésiastique exclut; mais que ne reuferme-t-elle point? Elle est d'une si vaste étendue^ que la vie la plus longue ne suffirait pas pour l'acquérir. Toutes les autres sciences ont des bornes; celle-ci n'en a point, elle embrasse le divin et l'humain, le passé, le présent et l'avenir. Tout ce qui regarde le culte de Dieu et le salut de l'homme , l'intelligence des écritures et la connaissance de la tradition , la théologie scolastique et morale , l'histoire de l'Eghse et sa discipline ; tout ce qui a rapport aux cérémonies et au chant ecclésiastique , à la doctrine et à l'administralioa des sacremens , et même les sciences naturelles dans leurs rapports avec la rehgion ; c'est là ce qui compose et ce que renferme la science ecclésiastique.
Que l'intelligence de la sainte Ecriture soit nécessaire aux prêtres, c'est le grand apôtre qui nous l'apprend , quand il nous dit qu'elle est propre pour enseigner, pour reprendre, pour corriger, pour instruire dans les devoirs de la justice , et pour conduire dans les voies du salut (3). Saint Ambroise ne l'appelait point autrement que le livre des prêtres : Liber sacerdotaiis (/v). De là encore l'exhortation de saint Jérôme à Népoiien, d'avoir continuellement entre les
(4) Art. V. 22. v. 3.
(2) 1 ad Cor. c. 2. v. 2.
(3) Oiiinis scriplmndiviiiiliis inspirata , utilis est ad docendum , ad arguenduni, ad corripienduni, aJ erudicndiim iij justilia. {lad Tim, c. 3. v. 16.)
(4) Lib. 2. de fidc.