LIVRE III, CHAPITRE II
barrasses de l'erreur , conduit sûrement à la vérité ; c'est elle enfin qui, par un enchaînement de principes et de conséquences auxquels il est impossible de se refuser , sert à rendre croyables des mystères incompréhensibles à la vérité , mais qui n'ont cependant aucune opposition réelle avec la raison. A l'aide de la théologie , dit saint Augustin^ la foi s'engendre dans l'infidèle ^ elle se conserve dans le fidèle , elle se défend de l'hérésie et se fortifie dans tous les cœurs , pour les soumettre tous a Jésus-Christ (1). Cette théolO{]fie , appelée communément scolastique , a une autre science à sa suite , qu'on appelle théologie morale ; science aussi nécessaire à un prêtre qu'elle est difficile. C'est elle qui lui apprend à régler les mœurs , à répondre aux doutes , à résoudre les difficultés , à décider les cas embarrassans , à lever les scrupules , à diriger les consciences , à faire rendre à César ce qui est à César , et à Dieu ce qui est à Dieu. Dans cette foule immense de difficultés, toujours variées par mille circonstances nouvelles , et où les opinions des auteurs sont si opposées , c'est au prêtre à fixer les fidèles et à leur donner des décisions qui , en les préservant du précipice et de l'égarement , les dirigent sûrement dans la vie du ciel. Eh ! quelle connaissance de la morale ne faudrait-il pas avoir pour cela ? Saint Grégoire-le-Grand l'a dit , et nous le sentons bien , que la conduite des âmes est l'art des arts : Ars artium^ regimen animarum (2). Cependant ^ il faut décider, et en décidant mal par sa faute , on s'expose à se perdre en perdant les autres. Pour prévenir ce malheur , on ne doit prononcer , autant qu'il est possible , que d'après les docteurs ; il faut respecter leur autorité et leur doctrine ; elles ont toujours été et seront toujours suivies dans l'Eglise. Quand ces grands maîtres n'ont point parlé , ce qu'on peut faire de mieux, c'est de consulter les auteurs les plus approuvés dans la morale, de les conférer ensemble et d'en tirer ce qu'on y trouve de plus sûr , de mieux appuyé ou de plus vraisemblable. Plusieurs d'entre eux présentent des recueils de lois et d'usages qu'on aurait peine à trouver ailleurs. Dans le choix , il faut du discernement , les uns ayant corrompu la morale par un pitoyable relâchement, et les autres l'ayant outrée par une excessive sévérité, deux extrémités également préjudiciables qu'il faut éviter. La voie droite , qui est toujours celle de la vertu, ■ tient un juste milieu et
(1) LU. 14. de Trinit. c. 1.
(2) Pastor. "part, cl.
s'éloigne également d'une rigueur désespérante et d'une pernicieuse lâcheté.
La science ecclésiastique renferme encore la connaissance des canons de l'Église ; ce sont les règles saintes que l'esprit de Dieu lui a dictées pour former la vie et les mœurs de ses ministres, et pour conduire les fidèles dans les voies du salut. Que les prêtres sachent les saints canons , de même que les saintes Ecritures , disent les pères du quatrième concile de Tolède , que nous avons déjà cité : Sciant sacerdotes Scripturas sacras et canones (1). Il n'est permis à aucuil prêtre de les ignorer , ajoute le piipe Célesiin : NulU sacerdotum liccat canones igiiorare {2). Comment ignorer ce qu'on doit constamment observer? Clercs et prêtres, pasteurs et prélats , tous trouvent leurs obligations expliquées et détaillées dans les saints canons, ils sont pour un ecclésiastique comme un tableau fidèle , où il voit tracés en caractères lumineux les fonctions qu'il doit exercer, les vertus qu'il doit pratiquer, les exemples qu'il doit donner, la voie où il doit marcher, enfin tous les devoirs de l'état qu'il doit remplir; et comment les remplir ces devoirs , si l'on ignore les saints canons qui les renferment ?
A la science de la discipline de l'Eglise , les prêtres doivent ajouter^celle de son histone , qu'on peut bien appeler;, et qui est à proprement parler l'histoire de ses ministres. Ils y trouveront non seulement de quoi s'occuper décemment, mais encore de quoi s'instruire solidement et s'affermir de plus en plus dans les principes de leur foi ; ils y trouveront de quoi nourrir leur piété ; ils y verront la barque de; Pierre toujours agitée, battue presque sans cesse de mille flots , subsister au milieu des orages et des plus affreuses tempêtes , qui auraient dû mille fois la submerger, si ce n'eût été que l'ouvrage des hommes , ou si l'Eglise de Jésus-Christ pouvait périr. Ils verront cette Eglise samte renaître dans le sein de la synagogue , sa rivale , s'affermir au mieu des contradictions , s'étendre par les persécutions et faire les progrès les plus étonnans , malgré la haine des Juifs , la fureur des gentils, la barbarie et les supplices des tyrans; malgré la conspiration presque générale des puissances de la terre conjurées contre elle. Ils verront les combats presque continuels qu'elle a soutenus contre l'hérésie, elles victoires sans nombre qu'elle a rem-
(•]) An. 633.
(2) Dut. 38. c. Nulli.
livue îii, chapitre ii. lîS
portées sur elle , malgré les ruses , les artifices et les violences qii'elle a exercées sur l'épouse de Jésus-Christ. Ils verront enfin toutes les sectes enfantées par l'erreur^ depuis près de dix-huit cents ans -, ils les verront toutes oubliées , étoufl"ées , terrassées , écrasées , venir se briser contre l'Eglise romaine , Eglise toujours inébranlable et toujours victorieuse , parce qu'elle est établie sur Jésus-Christ , la pierre ferme et angulaire qui la soutient et qui la soutiendra toujours.
Enfin , la science ecclésiastique renferme la connaissance de toutes les choses qui ont rapport au culte de Dieu , comme sont le divin sacrifice, l'administration des sacremens , les cérémonies, le chant ou la récitation des saints offices. Nous ne dirons rien ici sur toutes ces matières, que nous traitons ailleurs. Nous passons donc à ce qui regarde l'acquisition de la science ecclésiastique.
II. Il faut considérer principalement deux choses par rapport à l'acquisition de la science ecclésiastique : les moyens qui doivent servir à nous y conduire, et la méthode qu'on doit garder dans l'étude qu'on en fait. Par rapport aux moyens, saint Augustin, écrivant à Valère, qui l'avait désigné son coadjuteur et son successeur dans le siège d'Hippône, en marque deux, la prière et l'étude; nous y en joignons un troisième , celui des conférences ecclésiastiques. Premier moyen , la prière. La science dont nous parlons n'étant pas seulement le fruit de nos veilles et de nos travaux , mais un don de Dieu , c'est bien plus par la ferveur de la prière que par les efforts de l'esprit humain qu'on doit se mettre en état de' l'obtenir, selon ces paroles du texte sacré : Si vous invoquez l'esprit de sagesse et de lumière , vous trouverez la science de Dieu : Si sapientiam invocaveris ^ scientiam Bei invenies. Il est bon d'employer la lecture et] l'étude pour acquérir cette science , dit saint Bernard ; mais l'onction de l'Esprit saint qu'on puise dans la prière est encore plus nécessaire , bien souvent même celle-ci toute seule suffît pour nous instruire de tout : Utilis lectio^ titilis ernditio est ; sed multo mayis unctio necessaria ^ qiice sola docet de omnibus (1). Saint Thomas d'Aquin , que nous regardons avec raison comme un des plus grands maîtres de la science ecclésias(i((ue , ce grand homme qui , par la profondeur et l'étendue de ses lumières , mérita le titre glorieux d'Ange de l'école ; saint Thomas avouait qu'il en avait plus appris au pied de son crucifix que dans tous les livres : Dicere solebat se, qmd~
(1) Declam, c, 5.
quid sciret, nontam studio pepcrisse , quani divinitus traditum accepisse (j). L'auteur de sa \ie ajoute que , dans les endroits les plus difficiles de l'Ecriture qui se présentaient à interpréter, il joignait le jeûne à la prière , pour en avoir l'intelligence et en trouver le vrai sens : In difjicultatibus locorum Scripturœ sacrce jejuniuvi adhihehat (-2). Ne nous plaignons plus après cela de la stérilité de nos études et du peu de succès que nous y avons eu jusqu'ici ; c'est que nous comptons trop sur notre suffisance, sur nos talens, et que nous ne nous appuyons point assez sur la grâce de celui qui'est le père des lumières. Nous donnons tout ou presque tout aux spéculations de l'esprit , et nous ne donnons rien ou presque rien au cœur, ni à l'exercice de l'oraison ; nous nous faisons de l'étude une passion , et nous comptons pour rien les dons infiniment plus excellens de la piété et de la sainteté ; nous travaillons sans fruit , parce que nous ne travaillons point sous la direction de celui qui peut seul donner l'accroissement à nos travaux. Est-il étonnant que Dieu ne bénisse point des études dont il n'est ni le principe , ni l'objet , ni la fin ?
Dans les moyens que nous emploierons pour acquérir la science ecclésiastique , n'allons pourtant pas prendre le change et donner dans un autre travers qui ne serait pas moins déraisonnable, ni moins préjudiciable à notre avancement. Ne nous flattons pas de trouver dans l'oraison toute seule les lumières nécessaires pour l'exercice du ministère critique et difficile dont nous sommes chargés. Espérons encore moins trouver la'science ecclésiastique dans l'indolence d'une vie molle et oisive : ce serait le comble de la présomption et de la folie. La lecture , l'étude et un travail continuel sont les moyens naturels et absolument nécessaires pour arriver à la science. Timothée avait été nourri des paroles de la foi et de la vérité dès sa plus tendre enfance (3). Saint Paul ne laisse pas de l'exhorter à s'appliquer à la lecture : Attende lectioni (4). Saint Bernard , dans les saintes communications qu'il avait avec Dieu par la prière , avait reçu l'intelligence des saintes Ecritures , ainsi qu'on le]croit ordinairement ; il n'en était pas pour cela moins exact , ni moins attentif à la méditer, et à en chercher l'interprétation dans les ouvrages des pères qui l'a-
(1) In cjus vitâ.
(2) Ibid.
(3) 1 ad Tim. c. r. 6.
(4) Ibid. V. 13.