LIVRE III, CUAPITÎIE II
apôtre des Indes , et avec lui des milliers d'âmes. Quoique la science et la piété soient les deux ailes qui soulienncnt le prêtre dans Texercice de son ministère, il semble que la piété est encore plus nécessaire pour lui ; on peut dire même qu'elle est plus efficace , pour étendre la gloire de Dieu et procurer le salut du prochain. Pourquoi le Sauveur n'appela-t-il ses apôlres la lumière du monde , qu'après Jeur avoir dit qu'ils étaient le sel de la terre? C'est, répond saint Chrysostônie , parce qu'il faut commencer à bien vivre , avant de commencer à bien enseigner (i). Un docteur qui fait ce quil dit, persuade plus efficacement par la sainteté de ses exemples que par le son de quelques paroles étudiées , dit saint Léon ; il édifie plus par la pureté de ses moeurs que par la pureté de ses discours : Falidiora sunt exempla qimm verha , et plus opère clocetur quant ore (2). La voix de saint Basile était un tonnerre , dit saint Grégoire de Nazianze , parce que sa vie était un éclair : Oratio ejus tonitru erat , quia vita ejus fulgur erat (3). C'est-à-dire que ce grand saint convertissait plus d âmes par l'éclat de ses bons exemples que par la beauté de ses discours. Eh ! que nous servirait d'avoir pénétré tous les mystères les plus sublimes de la religion , que nous servirait même de parler le langage des anges , si , en parlant bien , nous vivions mal , ou si nos mœurs venaient malheureusement à démentir notre doctrine? Hélas! nous ne ferions que détruire, par nos mauvais exemples , ce que des discours éloquens auraient édifié. Nous prononcerions nous-mêmes l'arrêt de noire propre condamnation; car voilà, dit le grand saint Clirysostôme, ce que nous faisons par une doctrine saine qui n'est pas soutenue parla bonne vie : nous apprenons au peuple comment il doit vivre , et nous apprenons à Dieu comment il doit nous punir : JBene docere et maie vivere , quid aliud est quant se sua voce dam— nare F Bene vivendo et bene docendo , instruis populum quomodo debeat vivere ; bene docendo et maie vivendo ^ instruis Deuni quomodo te debeat condemnare ijl).
Mais dans quelles vues faut-il étudier ? La gloire de Dieu , le salut des âmes , l'édification des peuples , et surtout notre propre édification et notre avancement dans les voies du salut ; voilà les fins que nous devons nous proposer dans nos études. Toute autre vue serait
(1) Opei\ imper f, in Matth.
(2) Serm. de S. Laurent.
(3) Orut. de S. Bai il.
(4) flom. 4S. in Motth,
indlfjno d'un ministre des iuitels ; c'est encore saint Bernard qui VU nous l'apprendre : les uns étudient , dit ce père , uniquement pour acquérir de la science, sans autre fin que celle qu'un philosophe se propose dans ses études ; et c'est une curiosité profane : Sunt qui scire volinit eo fina tantuniut sciant ; et iiirpis curiositas est (d). D autres travaillent à devenir savans pour se faire de la réputation, pour se voir applaudis du monde ; et c'est une criminelle vanité : S tt ni qui scire voJunt, ut sciantnr ipsi ; et turpis vanitas est (2). D'autres étudient par l'espoir d'un {jain sordide ; ils pâlissent sur les livres pour s'enrichir ou pour parvenir aux honneurs , pour rendre tôt ou tard leur science ou leur plume vénale; et c'est, ajoute le même saint, ce que j'appelle un indigne trafic et un commerce honteux : Sunt item qui scire i-olunt, iit scientiani vendant pro pecunia , pro honorihus ; et turpis quœstus est (3). Cependant , continue le grand saint que nous re faisons ici qu'extraire , parmi les ecclésiastiques qui étudient , il en est qui se proposent des fins plus chrétiennes et plus nobles ; ils veulent apprendre pour édifier les autres et les porter à Dieu ; et c'est charité : Sunt quoque qui scire volunt ut œdificent ; et caritas est (i). Enfin il en est qui ne se proposent d'autre but de leurs éludes que de se sauver , en travaillant à sauver les autres ; et c'est prudence : Et item qui scire volunt tit œdificentur ; et prudent 'a est {'6). Notre propre édification et l'édification de nos frères, voilà donc les seules vues que doit avoir en étudiant un ministre de la religion -, toute autre fin que celle-là rendrait ses veilles et ses lectures, ses lumières et ses connaissances , non seulement vaines et inutiles, mais encore pernicieuses; il augmenterait son aveuglement, au lieu d'accroîire ses lumières ; il s'apauvrirait au lieu de s'enrichir. La véritable science de l'homme chrétien, c'est celle du salut :on ne sait rien , si on l'ignore , et l'on sait tout , dès qu'on la possède , quoiqu'on n'ait pas appris les autres. A cette science un prêtre doit encore ajouter celle qui a pour objet la sanctification des fidèles dont il est chargé, parce que son salut dépend du leur , et que leur ruine entraîne; la sienne.
Pour bien u-^cr de l'étude , il faut donc, selon saint Bernard, la
(1) Serm. 2G. in Caiit,
(2) iLid.
(3) nid.
(4) Serm. 36. //, Cu.f,
(5) Uid,
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rapportera la gloire de Dieu et au salut des àincs ; il i'aul se dépouiller de toutes ces vues d'ambition et d'intérêt , de vaine gloire et d'orgueil , qui sont aussi funestes qu'ordinaires à ceux qui étudient ; mais il faut encore examiner si nos études sont assez réglées €t assez assidues pour nous faire arriver à la science ecclésiastique ; si nous ne donnons point au contraire dans l'extrémité opposée d'une trop grande avidité pour la science : Quo studio (1); car, dans cette matière , comme dans la plupart des autres qui ont rapport aux mœurs, on pèche aussi bien par excès que par défaut. On ne demande pas du commun des prêtres, que l'étude devienne leur unique occupation, ou qu'attachés sans cesse sur les livres , ils perdent entièrement de vue les besoins des peuples; non, tout ce qu'on exige , et ce qu'on a droit d'exiger d'eux, c'est que tous les jours ils aient des heures marquées pour l'étude , qu'ils s'en fassent une loi , et qu'ils ne se dispensent jamais de la règle qu'ils se seront prescrite à eux-mêmes là-dessus , que par nécessité et pour des raisons qui aient rapport à la gloire de Dieu ou à l'utilité du prochain; que le temps qu'ils donneront à cet exercice important ne soit ni trop long ni trop court. Mais voilà ce qu'on a bien de la peine à obtenir. Les uns (et c'est le plus grand nombre) n'étudient point assez , et quelques uns étudient trop ou éludient mal. Pour les premiers , le sacerdoce est le terme fatal de| toutes les études; ils ne s'étaient proposé d'abord que d'en savoir assez pour soutenir les épreuves de doctrine et de capacité qui doivent leur ouvrir les partes du sanctuaire, et leur frayer la route au ministère. Sont-ils parvenus à cette dignité sublime , ils s'en font un titre pour s'autoriser dans l'ignorance et croupir dans l'oisiveté ; c'est alors qu'ils auraient plus besoin d'étude , et c'est alors qu'ils la négligent davantage, ou qu'ils l'abandonnent tout-à-fait. Ils ne lisent plus ; tous les livres sont devenus insipides et insupportables , et souvent ils n'en ont pas ; quelquefois même la maison de certains prêtres ne se trouve décorée que d'une bible , ou , si l'on y trouve d'autres livres , ce sont des ouvrages étrangers aux sources sacrées dans lesquelles ils devraient puiser la science de leur état et de leurs obligations.
D'autres donnent dans une extrémité opposée : ils lisent trop. Possédés de la manie de savoir , ils font de l'élude une passion ; ils négligent les exercices de piété et le service de Dieu , pour étudier et
(1) Servi, 36. in Cant.
se faire par là une vaine réputation de science ; ils ne voient pas , ou ils ne veulent pas voir que la connaissance de Dieu, d'eux-mêmes et de leurs devoirs, est la science capitale et essentielle qui devrait principalement exciter leur émulation. De cette avidité insatiable de savoir , qui veut tout approfondir , qu'arrive-t-il ? cette curiosité impaiiente , prenant la place de la charité , les conduit insensiblement à Terreur , à je ne sais quelle indifférence , en matière de foi , à l'incrédulité même. On entreprend de creuser ce qu'on devrait se contenter de croire et d'adorer; on prétend tout soumettre au tribunal d'une faible et orgueilleuse raison. Le sacré , le profane, le divin, l'humain, tout est mis dans la balance ; on se donne la liberté d'examiner sérieusement ce que Dieu a prétendu cachera l'homme , voilà le désordre, et voici le châtiment. Pour punir la témérité et confondre la prétendue force d'esprit de ces faux sages du siècle. Dieu permet qii'ils s'évanouissent dans leurs folles pensées (1). N'est-ce pas là ce qu'ont malheureusement éprouvé dans leurs études les plus beaux esprits et les génies du premier ordre , un TerluUien , un Origène, qui avaient fait l'admiration de l'univers chrétien? ils osèrent sonder les profondeurs de la majesté du Très-Haut, ils voulurent pénétrer les secrets inscrutables de la sagesse ; ils sont accablés du poids de sa gloire : Scrutator majestatis opprimetur a gloria (2). Ils prétendirent franchir les bornes que le Seigneur a si sagement fixées à l'intelligence humaine ; ils soumirent à l'examen de la raison l'auteur même de la raison; pour cela, ils tombèrent dans les plus pitoyables égaremens; ils perdirent la foi plutôt que de connaître leurs erreurs et l'autorité légitime qui les condamnait : leur salut est devenu un problème à tous les siècles étonnés. Tenons-nous-en donc au conseil de saint Paul, qui nous avertit de n'être pas sages à nos propres yeux, de ne pas entreprendre de savoir plus qu'il ne faut, mais de savoir toujours avec une espèce de sobriété et de sagesse : Non plus sapere quam oportet sapere , sed sapere ad sohrietatsm (3). Ici, comme partout ailleurs, il faut prendre un juste milieu, et se tenir également en garde contre une étude forcée , qui nous déroberait au service de Dieu et du prochain , et un total abandon de l'élude qui nous mettrait hors d'élat de servir utilement l'Eglise. Ces deux extrémités sont vicieuses : celle-ci parce qu'elle met obstacle à l'instruction
(1) Ad Rom. c. 1. r.21.
(2) Prov. c. 25. v. 27.
(3) Ad Jiom. c. 12. v..3î