LIVRE m, CHAPITRE
venl leur félicité, on prend bientôt l'une ou l'autre route; on abandonne, comme dit saint Paul, la saine doctrine pour prêcher des fables sous une apparence de douceur ou de juste sévérité (1). Ces fables renversent toute règle des mœurs dans la société ; cette sévérité apparente sert comme de hameçon pour gagner des milliers d'âmes simples. Celles-ci , une fois séduites, forment un troupeau particulier qui n'écoute plus l'Eglise, pour s'attacher à un pasteur le plus souvent voué à l'erreur par esprit de cabale, d'intérêt ou de vanité.
Ces deux extrémités également vicieuses doivent aussi également effrayer les ministres de Jésus-Christ. Q'importe , en effet , qu'ils se perdent ou par relâchement ou par trop de sévérité , si l'une et l'autre voie les conduit infailliblement au précipice et y entraîne un un grand nombre d'âmes avec eux? Or c'est de quoi l'on ne peut douter.
II. Car enfin, pour commencer par la morale relâchée, il ne faut qu'ouvrir l'Evangile pour la trouver condamnée par le Fils de Dieu : Je ne suis pas venu, dit-il, apporter la paix ^ mais le glaive (2). Efforcez-vous donc d'entrer par la porte étroite ; car , je vous le dis^ bien des gens se présenteront pour entrer et ne le pourront (3). Effectivement la morale que ce divin Sauveur nous a prêchée n'a rien que de contraire aux sentimens de la nature. Elle proscrit tous les vices, elle exige la pratique de toutes les vertus , elle déracine l'amour-propre; elle combat également les actions et les pensées , les désirs et les mouvemens déréglés. Suivant l'esprit de cette loi , il faut déprendre notre cœur de ce qui le flatte , le détacher de ce qui l'intéresse , l'assujétir à ce qui l'humilie , lui faire trouver doux ce qui est amer et amer ce qui lui paraît doux; le captiver enfin, le crucifier en mille rencontres. Est-ce là une morale relâchée Pou plutôt chaque trait de cette loi nous permet-il de méconnaître la loi d'un Dieu, mais une loi sévère, dont la délicatesse du siècle n'a jamais pu s'accommoder ?
Que cette délicatesse oblige les enfans du siècle à chercher des directeurs accommodans, des casuistes et des prédicateurs qui épargnent et dissimulent certains désordres favoris où l'on se plaît , cer»
(1) 2 Thimotli. c. 4. v, 4.
(2) Matth. c. 40. V. 34.
(3) Luc. c. 13. V. 24.
154 OBLIGATIONS d'ÉTAT DU SACERDOCE.
(ains faibles qu'on se pardonne , et où l'on trouve son bonheur , c'est ce qui ne doit nullement surprendre. Trop sensibles à la vérité, quand elle touche de bien près , les mondains ne peuvent que la fuir et éviter tout homme qui l'annonce. Autant qu'on a d'indulgence pour soi, autant en attend-on pour lors d'un ministre de Jésus-Christ. On veut qu'il laisse quelque ressource à la cupidité, qu'il ne pèse pas tout au poids du sanctuaire , mais que, donnant quelque chose à la faiblesse humaine, il sache ménager le péché, par égard et par condescendance pour le pécheur. En tout cela , rien de surprenant de la part desenfans de ténèbres; ennemis déclarés de la lumière, ils craignent de la rencontrer. Mais que des ministres des autels se plient et se replient au gré de cette délicatesse; que, chargés du titre et des fonctions d'ambassadeurs de Jésus-Christ , ils craignent de condamner sans pitié ce que leur maître condamne , qu'ils l'approuvent par leur silence , et qu'ils ferment les yeux sur ce qu'ils sont personnellement chargés de reprendre et de corriger; c'est la plus lâche de toutes les prévarications, la honte de TEglise et le scandale du christianisme.
Je dis le scandale , parce qu'enfin quand un ministre des autels en vient par quelque vue humaine à plier ainsi la loi de Dieu au gré de celle du siècle, et à épargner le vice, tandis qu'il est en place pour le condamner, il donne lieu à plusieurs désordres par cette molle condescendance , et cause les plus grands ravages dans les consciences , en flattant la cupidité par ses décisions relâchées. C'est un torrent qu'il favorise dans sa course . au lieu de le resserrer dans des bornes étroites, et de lui opposer barrières sur barrières pour rompre son impétuosité. Il se rend coupable d'autant de crimes , qu'il en fait naître par l'espérance de l'impunité. Car, comme dit saint Ambroise , la trop grande facilité à creuser ou à pardonner , est un appât ait crime , autant que la crainte de la peine et les difficultés du pardon servent ordinarement de frein à la cupidité (1). Aussi le saint concile de Trente avertît-il les ministres des autels de se tenir en garde contre tout excès d'indulgence , de peur qu'ils ne connivent aux désordres des pécheurs , et qu'en les excusant , ou en leur imposant de légères pénitences pour des crimes atroces ,' ils ne devionnenl complices de leurs honteux déréglemens (2).
(i) Ambr, Scrm. 8. in Psal, lil, 2) Tridcn, Sess, 14. c. §.