‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 87 sur 331 · LIVRE III , CHAPITRE IIÏ · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAPITRE IIÏ

Prêter à l'Evangile le langage des passions , au lieu de soumetire les passions à l'Evangile ; adopter des sentimens qui servent d'armes à la cupidité, lors même qu'on est chargé de la combattre ; jusiifler par mille subtilités, des contrats que la seule avidité du gain a bien pu inventer, mais qu'elle ne rendit jamais légitimes ; établir enliu des principes d'où coulent des conséquences favorables à la nature , toujours ingénieuse à se satisfaire , et toujours incapable de s'arrêter dans la poursuite de ses désirs déréglés : c'est ouvrir la porte au relâchement, former mille consciences erronées , leur annoncer la paix où il n'y en eut jamais à espérer, les perdre enfin sans ressource , et se perdre avec elles, sous prétexte de les tranquilliser. Pareille conduite est justement de ces faux prophètes à qui Dieu dit dans sa colère : Malheur à vous qui donnez" h mon peuple ras mensonges pou/' des oracles, qui le séduisez et l'endormez dans sa fausse sécurité f J'appesantirai ma main sur vous ; la corruption de vos maximes retombera sur vos têtes} et vous connaîtrez enfin que cest moi qui suis le Seigneur (1) .

S'il y a eu des temps où de pareils relâchemens dans la morale s'étaient glissés dans le christianisme , on peut dire que l'Eglise s'est particulièrement appliquée à en arracher jusqu'au germe , pour ôter à l'hérésie tout prétexe de la décrier. Tant de règles de mœurs , si sagement tracées par le saint concile de Trente , et depuis si inviolablement observées , tant de propositions condamnées par les souverains pontifes , d'opinions téméraires proscrites , de principes de relâchement foudroyés sur la simple appréhension que les mœurs des fidèles n'en reçussent quelqu' atteinte , sont comme autant de barrières d'équité, de modération et de pudeur que les ministres des autels auraient honte de franchir, et où tous les fidèles trouveront toujours , en matière de mœurs , leur infaillible sûreté. . III. Jusqu'ici nous avons parlé du relâchement dans la morale , et des excès dont il est cause. Il ne faut, ce semble, qu'avoir des mœurs pour l'envisager avec horreur, et pour s'en garantir dans l'exercice du sacré ministère. Il n'en est pas de même de l'excès opposé. Une sévérité outrée dans la morale qu'on débite , présenlo un tout autre coup d'œil à l'amour-propre; et comme une morale relâchée tombe ordinairement avec celui qui lu prêche , la sévère , au contraire , fait honneur dans le monde à qui s'en pique , et flatte ex-

(1) Esech, as. V. h 9. 23.

irêmemenl la vanité. Tel qui en fait profession , passe ordinairement pour homme sage et mortifié. Sa réputation s'établit en même temps que sa doctrine s'accrédite ; et, ce qu'on ne croirait pas si une funeste expérience ne nous l'apprenait, cette doctrine autant que la réputation d'homme sévère font ;, comme nous le montrerons bientôt, d'aussi funestes plaies à l'Eglise , que les maximes les plus capables d'y introduire le relâchement.

Tel était l'artifice des Scribes et des Pharisiens pour séduire les peuples , et leur insinuer imperceptiblement leurs erreurs. L'air grave , le ton imposant , l'extérieur sombre et mortifié , les longues prières , une critique perpétuelle des actions les plus innocentes , un dédain marqué pour les publicains et les pécheurs : tout servait de masque à leur hypocrisie , tout était assorti aux sévères maximes qu'ils débitaient. Ils resserraient la loi de Dieu ; leurs décisions , toujours outrées , ajoutaient un nouveau poids au joug du Seigneur, et ce poids le rendait insupportable. En un mot, ils liaient ^comme dit Jésus-Christ , de pesans fardeaux sur les épaules des hommes , et ils ne daignaient pas les pousser du hout du doigt (1), Une conduite si étrange révolta le fils de Dieu. Sa douceur ne put s'accommoder d'une sévérité aussi contraire à sa conduite. Il les chargea d'anathèmes en mille rencontres , et les couvrit de confusion sous les yeux de ce même peuple dont ils briguaient par leur sévérité l'estime et l'applaudissement.

Malheur à vous ^ leur dit-il, Scribes et Pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux hommes le royaum,e des deux , et vous n'y

laissez pas entrer ceux qui se présentent Avec vos longues prières ,

vous dévorez les maisons des veuves ^ avec votre air hypocrite ^ vous faites le tour de la mer et de la terre pour faire un prosélyte ; et après l'avoir fait , vous le rendez digne de l'enfer deux fois plus que vous (2). Ne semble-t-il pas que le Sauveur du monde ait voulu nous peindre traits pour traits certains directeurs, qui , prenant l'air et le langage de docteurs rigides, rétrécissent, autant qu'il est en eux , les voies du ciel pour se faire suivre et écouter ? car il est quantité de prêtres très-catholiques, qui ne rougissent point d'emprunter des hérétiques cet air, ce caractère de rigueur ; persuadés que les gens du monde craignent bien moins qu'on ne pense ,une doctrine sévère, et qu'ils

(1) Matth. 23. V. II.

(2) Ibid.

LiviiE ni , Cn.vpiTRE ifr. J5^'

l'aînient même dans ceux qui semblent faire leur^[dcvoir en la prêchant.

Dans cette idée , où il entre plus de vanité que de zèle , plus d'amour-propre que de charité , c'est à qui donnera , soit dans i'écol ; et au tribunal de la pénitence , soit dans la chaire de vérité , les décisions les plus rigoureuses. On s'y fait un point de conduite de confondre les conseils de l'Evangile avec les préceptes ; de donner ce qui n'est qu'un pur moyen de perfection pour la plus étroite obligation ; et en portant ainsi la sainteté chrétienne à un point de sévérité où peu de gens peuvent atteindre , on réussit à en donner du dégoût et de l'horreur, au lieu de travailler à la faire aimer.

Ce n'est pas que de tels docteurs , missionnaires ou prédicateurs ignorent la différence du conseil au précepte , et la dislance infinie qui est entre le véniel et le mortel. Ils la sentent, ils l'aperçoivent : mais s'ils la faisaient apercevoir aux autres , comme leur devoir le demande , dès-lors ils manqueraient leur but , et ne passeraient plus que pour des hommes ordinaires. 11 est question de s'annoncer sur un tout autre ton , de faire du bruit dans une ville , de travailler avec éclat dans une mission. Pour en venir là , il faut nécessairement piquer la curiosité, donner du neuf, agiter et troubler les consciences. Peu importe à ceux qui font naître ces troubles , qu'ils soient bien ou mal fondés. Ils en sont quittes pour les calmer au tribunal de la pénitence , et pour rétracter à l'oreille , ce qu'ils ont témérai ■ rement avancé dans la chaire de vérité. Que dis-je ? c'est à ce tribunal que se consomme quelquefois cet ouvrage d'iniquité. Peintures effrayantes , paroles pleines d'aigreur, et toutes propres à révolter, exagérations ridicules , pénitences prolongées avec affectation d'un terme à l'autre , délais réitérés d'absolution pour des fautes légères , restitutions commandées au hasard , et sans vouloir rien écouter, décisions imprudentes qui désunissent des époux et troublent le repos des familles : tout est mis en œuvre pour décourager des ûmes faibles et timides , pour éloigner des sacremens les plus saintes , et pour jeter enfin dans le désespoir celles qui n'ont souvent d'autre crime que de ne pas se défier, suivant l'avis de Jésus-Christ , des faux prophètes, et de tout ce qui est marqué au coin d'une sévérité outrée.

Voilà ce qu'on entend ici sous le nom d'une Morale sévère. C'est une rigueur indiscrète et hors de saison , qui se manifeste pour la ruine des pécheurs ou par des paroles aigres , ou par les vaines menaces dont on les éioiiidit , ou par des pénitences dont on les accable ^

J58 OBLIGATIONS DÏ'TAT DU SACERDOCïï.

et qui leur fait enfin secouer le joug du Sei^jneur. C'est une espèce de dureté dont on fait trophée dans la conduite des âmes , et dont ou n'use point pour soi. C'est un parti toujours outré dans les décisions, qui va à taxer d'illicite en soi, ou de défendu par la loi , ce qui dans le fond Cbt innocent et permis , souvent même autorisé par la loi. Elle veut irouver du crime oîi il n'y en a point ; elle préfère la justice à la miséricorde , la rijjueur à la douceur : tandis que Dieu , qui connaît la terre dont il nous a formés , plus touché qu'irrité de nos faiblesses , les pardonne avec bonté , et fait gloire , comme dit David , des œuvres de sa miséricorde , bien plus que de celles de sa justice (1).

IV. Ce n'est point ici un artifice nouveau. Les pharisiens , comme on l'a déjà dit , et -presque tous les sectaires après eux , l'ont mis en œuvre. Couverts du voile de la réforme , à force d'effrayer les pécheurs, ils les ont éloignés des voies de Dieu, au heu de les y attirer, ils l(;s ont découragés dans leurs chutes , lorsqu'ils devaient leur tendre la main pour les aider à se relever. C'est là précisément ce que Jésus-Christ appelle fermer aux hommes le roymime des deux , et n'y laisser pas entrer ceux qui se présentent (2).

Ou n'examine point ici les intentions de ceux qui font ainsi des crimes de tout, même aux plus gens de bien, et qui souvent prétendent trouver de l'injustice ou de l'usure oit il n'y en a pas même Fombre. C'est à Dieu , et à Dieu seul , d'en juger. Si l'on voulait entrer là-dessus dans une exacte discussion , peut-être trouverait-on que ces intentions si pures en apparence ne sont rien moins que ce qu'elles paraissent. Quoi qu'il en soit des intentions , tenons-nous-en uniquement ici à la conduite, et jugeons de la conduite par les effets. A quoi aboutissent pour l'ordinaire ces déclamations outrées , ces peintures effrayantes qu'on fait de la Table de Jésus-Christ et de la justice de Dieu. Quel est le fruit de ces conférences où l'on apporte des citaiions sans nombre et souvent sans fidélité , pour donner la couleur du dogme à ce que l'Eglise n'a point décidé, et faire passer une opinion particuhère en règle indispensable de morale ? Le voici : c'est dinfatner certaines âmes faibles et timorées de certains préjugés contre la communion , dont elles ne peuvent ensuite se défaire ; c'est d'inspirer aux pécheurs une crainte immodérée des vengeances

(J) P^-.iku

Çl) Mait:. 23. r. J3.

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