‹ Devoirs du sacerdoceChapitre 88 sur 331 · LIVRE III , CHAPITRE lll · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAPITRE lll

du Seigneur. C'est de mearc le Iroiiblo dans toute une \ilIo, et quelquefois dans toute une province, en taxant témérairement d'injustice ce que toute l'Eglise voit pratiquer ouvertement à ses enlans sans le condamner; c'est enfin d'aller directement contre les vues de Jésus-Clirist , qui n'envoya jamais ses minisires pour effrayer ou pour désespérer ies penplos, mais pour les engager, par la douceur, à se convertir et à changer.

Ainsi, du temps des apôtres , se trouva-t-il déjà des docteurs sévères, qui, comme ceux de nos jours, portèrent le trouble dans léglise dAutioclie , sous prétexte de la réformer. Il fallait , à les entendre , absolument cii'cnncire les païens devenus fidèles , et leur ordonner de garder la loi de Moïse , s'ils voulaient être sauvés. La dispute s'échauffa beaucoup, remarque saint Luc , parce que, entre ceux qui avaient cru, , il y avait un reste de cette secte pharisaique ^ qui tentait Dieu, en imposant aux hommes un joug que ni eux ni leurs pères n'avaient pu porter (1), Mais les apôtres , assemblés en concile , comme autant de copies vivantes de la douceur de leur maître, terminèrent bientôt^ce différend. On a mis le trouble parmi vous, écrivirent-ils à ceux d'Antioche, et on l'a mis par des discours qui tendent à la ruine de vos âmes. Mais rassurez-vous. // a semblé bo7i au Saint-Esprit et à nous de ne vous charger de rien davantage que de ce qui est nécessaire (2). Tout le reste, donné pour obligation rigoureuse , lorsqu'il n'est que pur conseil , tend à la ruine des âmes ; et , sous l'idée de réforme imaginaire , n'est à le bien prendre , que de beaux mensonges pompeusement étalés au tribunal de la pénitence , ou dans la chaire de vérité.

Effectivement est-il rien de plus odieux pour les ministres du Seigneur, que de le représenter toujours les armes et les foudres à la main , lui qui est la bonté par essence , et qui sera éternellement un Dieu de miséricorde envers ceux qui le craignent? Pourquoi exagérer les difficultés du salut, et mettre la grâce des pécheurs à un bien plus haut prix que Jésus-Christ lui-même ne l'a mise ? Après tout , ses ministres ne sont que les interprètes de sa loi. S'il leur est défendu de la taire ou de la déguiser, on ne leur permet pas aussi de la rendre pesante ni odieuse par des dédains pharisaïques , ou par

(1) Jet. 15. V , etc.

(2) Jljid.

(3) Ps. dt)2,

de lourds f:ir(Joaux qu'on ne peut porter. El quand enfin en Tiiilërprétant ils auraient à choisir entre la douceur et la rigueur, il est évident qu'ils devraient, comme leur maître, toujours pencher vers la clémence , et adoucir l'amertume du remède , de peur que les pécheurs ne le fuient au risque de périr et de ne guérir jamais.

Et quant aux scrupules que pourraient avoir les directeurs , en se donnant ainsi pour moins sévères, saint Chrysostôme leur répond : Si votis imposez de légères pénitences ^ ne vaut-il pas mieux vous distinguer par la miséricorde que par une espèce de cruauté? Lorsque le maître est libéral , il ne convient pas à l'économe d'être avare. Si Dieu est plein de clémence , pourquoi son ministre aurait-il de la dureté F J'^oulez-vous paraître véritablement saints? soyez sévère envers vous-même^ et doux à l'égard d' autrui (1). Ainsi s'expliquait ce saint et éloquent évêque , à l'occasion des directeurs rigides de son temps.

Saint Jérôme , parlant du receveur infidèle dont il est fait mention dans l'Evangile, dit dans le même sens : Si le père de famille , qui avait souffert et fait une perte par l'infidélité de son fermier , le loua néanmoins d'en avoir usé habilemefit , en se faisant des amis de tous les débiteurs de son m,aitre ; à com,bien plus forte raison Jésus-Christ^ qui ne veut rien perdre ni souffrir de la part des hommes , et qui est toujours porté à la clémence , louera-t-il ses disciples , s'' ils lisent de 'miséricorde envers les pécheurs qui veulent revenir à lui (2)? Assis ail tribunal de la réconciliation, ils sont les jugesdes péchés des hommes, il est vrai ; mais ils sont encore plus leurs sauveurs. Qu'ils pèsent donc, tant qu'il leur plaira, les iniquités des pécheurs , mais qu'ils n'oublient pas le prix de leur retour et le mérite de leur pénitence; qu'ils examinent dans la balance ce que la cupidité leur a fait faire , mais, à l'exemple de Jésus-Christ, qu'ils aient autant et plus d'égards à ce que leur charité a produit. Ministre du Sauveur , ne vous piquez pas de plus de sévérité que le Sauveur même , et bientôt on vous verra accorder grâce à ces mêmes pécheurs que vous avez peut-être désespérés jusqu'ici par vos anathèmes. Pour prendre ces sentimens de douceur , et les assaisonner des règles de la prudence, il ne faudrait qu'envisager la conduite et l'esprit de l'Eglise, et ne se croire pas plus éclairé sur ses véritables intérêts qu'elle-même. Toujours guidée par l'Esprit saint , elle ne pencha jamais à la sévé-

(1) Chrys. hom. 43. imperf. C. alliijant 27. {l) Lvc. 16. Hicron. Epislol. 451. ad Alijast.

tiVRE Ilî , COAPÎTUÉ llî, 161

rite : mais également , en garde contre toute extrémité vicieuse , et attentive à la faiblesse de ses enfans, elle leur a toujours facilité les voies au retour , jusqu'à se relâcher en faveur de cette ancienne et sévère discipline , qui effrayait la délicatesse des pécheurs ei les retenait par crainte ou par faiblesse dans l'apostasie. Elle a plus fait; ne pouvant allier l'amertume du zèle de Tertullien avec la douceur de Jpsus-Christ, l'Eglise laissa sortir ce grand homme de son sein plutôt que d'adhérer à sa sévérité , et de refuser grâce , comme lui , à ceux qui recouraient à la pénitence. Quelle chute pour cet illustre défenseur du nom chrétien! Mais quelle en fut la cause, que cette âcreté de génie et cette austérité de mœurs qui l'engagea à déclamer contre les lettres humaines , les charges publiques , la profession des armes, le pardon accordé aux apostats pénitens? Austérité de mœurs excessive, qui le fit passer lui-même dans le schisme et l'hérésie des montanistes.

A en juger par ses funestes suites, il y a donc autant à craindre d'une morale sévère, telle que nous lavons dépeinte, et qu'on la prêche de nos jours , que d'une morale relâchée. Toutes deux conduisent, quoique par différentes roules, à une dépravation de mœurs qui tôt ou lard ne soutfre plus de barrière. Toutes deux vont à la ruine des âmes, en leur faisant secouer le joug du Seigneur, avec cette différence néanmoins que la morale relâchée se décrie et tombe d'elle-même , au lieufque l'autre, préchée par des hommes qui vivent avec nous dans le sein de l'Eglise, qui paraissent réguliers , sévères et zélés contre le relâchement, est d'autant plus dangereuse qu'on ne s'en défie point, et que, pour porter plus sûrement ses coups , elle emprunte habilement le masque de la vertu.

V. On me demandera peut-être quel art divin peut mettre les ministres de Jésus-Christ à couvert de ces deux écueils, quelles bornes ils doivent se prescrire dans la morale , et quelle conduite ils doivent tenir pour ne s'en écarter jamais ? Saint Grégoire nous l'apprend : // y a, dit-il , un heureux tempérament de sévérité et de douceur, dont tout ministre de Jésus-Christ doit faire son étude. Le secret est de les tellement assortir , que les pécheurs ne soient ni rebutés de l'une, ni rassurés dansleurs faiblesses par l'autre (1). Ainsi en usa le prudent Samaritain envers le malheureux qu'il trouva percé de coups sur le chemin de Jéricho ; Il banda ses plaies^ dit révangéhsle ,

(4) Libr. Moral, c. 6.

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