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Cocaïne, cocaïnomanie et cocaïnisme

À. Historique. — L’alcoolomanie est aussi vieille que le monde ; la morphinomanie, récente elle-même, se rattache aux temps anciens par l’opiomanie. L’intoxication, habituelle et euphoristique, par la cocaïne, naturellement plus récente que la découverte de cet alcaloïde, peut être rattachée à l’usage et à Tahus, déjà ancien, des feuilles de coca.

« Les habitants de la Bolivie, du Pérou, de la Nouvelle- Grenade (Colombie), du territoire argentin, employaient depuis un temps immémorial les feuille de coca ( erytkroxulon coca. Lamarck) mâchées avec de la chaux ou avec les cendres alcalines de certaines plantes (llipta), comme excitant et réconfortant, pour supprimer les sensations de fatigue, qui accompagnent les longues marches et les dépenses de force considérables, pour atténuer le mal des hauteurs, le terrible soroché, pour faire disparaître ou rendre supportables les sensations de faim et de soif. Cette opinion des vertus de la coca a pris, à notre époque, une forme plus scientifique : on a dit que la coca était un antidéperditif, un aliment d’épargne typique... Incidemment les chiqueurs de feuilles de coca avaient constaté l'action anesthésique de cette substance sur la muqueuse buccale. Le premier effet, qu'ils ressentent en effet est une impression de chaleur et d’engourdissement de la langue et du pharynx ; bientôt après se manifeste une stimulation générale. »

« En réalité, continue Dastre, c’est seulement un excitant

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et il o lire les seuls avantages des excitants généraux, avec leurs inconvénients; c’est-à-dire qu’à la longue il devient, en définitive, un agent d’épuisement, dont l’usage continué conduit à la maigreur excessive, au marasme et à la ruine physiologique ; les vieux coqueros en fournissent un exemple frappant. »

L alcaloïde cocaïne de la coca a été découvert et nommé en 1859 par \\ iemann. Avec 1 alcaloïde, on commence (1862) l'étude de Faction sur la muqueuse buccale, étude qui se développe à partir de 1881 (Koller) pour toutes les .actions anesthésiques locales. Jusqu'en 1889, on voit dans cette substance un curare sensitif, poison des seules terminaisons sensitives; puis on étudie Faction anesthésique générale. Plus tard, on a vu et décrit les périls de l’absorption de la cocaïne, même à faible dose. Enfin on a constaté et étudié 1 intoxication chronique habituelle par la cocaïne à partir de l’époque ou on a conseillé de substituer la cocaïne à la morphine dans les cas de morphinomanie que l’on voulait guérir.

On a administré alors la cocaïne soit en injection hypodermique soit par l’estomac. « En Allemagne, Schmidt Fa employée en injections sous-cutanées à la dose énorme de 15 et 20 centigrammes. C’est surtout en Angleterre et en Amérique que cette substitution de poisons a été tentée. Loin d’apporter un remède à la morphinomanie, on a au contraire ajouté à une intoxication une autre intoxication, peut-être plus grave que celle qu’on voulait combattre (Pichon). Les morphinomanes arrivent aujourd’hui à ajouter de la cocaïne à la morphine qu’ils s’injectent. »

B. Actions physiologiques. — Dastre classe sous trois chefs les traits principaux de Faction de la cocaïne : l’agitation, l’analgésie plus ou moins complété el la vasoconstriction.

L’agitation (aux doses de 12 à 15 centigrammes) se manifeste chez l’homme par des phénomènes d’excitation et par-

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ticulièrement un tremblement des mains, qui survient environ une demi-heure après l injection.

La cocaïne est un anesthésiant analgésiant général comme l’éther et le chloroforme. Mais, chez l'homme, même dans les cas d’empoisonnement, les doses sont rarement assez fortes pour que l’on observe l in sensibilité. Ce qui est au contraire très net et bien utilisé, c’est l’action analgésique locale soit à la peau et aux muqueuses par une injection hypodermique, soit au globe oculaire (cornée et conjonctive) par une instillation, soit sur la langue ou dans les fosses nasales par un badigeonnage, soit dans la moitié inférieure du corps par une injection dans le rachis après une ponction 1 o m b aire (rachi co caïn i s at ion).

La cocaïne est en même temps un vasoconstricteur soit en action locale sur une muqueuse (antihémorragique) soit après ingestion générale : « les muqueuses sont décolorées, chez l’homme, la face et les mains sont d’une pâleur extrême ; l’oreille et les extrémités sont froides. Le sujet ressent une impression de froid, quoique, comme dans le premier stade de la fièvre, la température centrale soit élevée ».

C. Intoxication aiguë et chronique. — C’est surtout en injection hypodermique que la cocaïne est employée dans les cas d’intoxication volontaire et habituelle.

« On n’entre pas dans le cocaïnisme par la douleur, dit Brouardel ; ce n’est pas non plus pour recherchér le sentiment d’euphorie ou de rêve agréable qui réjouit le morphinomane et que la cocaïne ne peut procurer; c’est généralement par la morphine que l’on arrive à faire de la cocaïne. Tantôt, comme je l’ai indiqué plus haut, c’est pour sevrer de la morphine que l’on injecte la cocaïne; tantôt, c’est accidentellement que l’on passe d’un poison à l’autre : un malade, dont tcard a rapporté l’ohservation, avait essayé de la cocaïne pour obtenir des selles plus faciles et plus régulières, il avait cru constater que l’emploi alterné de la cocaïne et

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de là morphine lui faisait retrouver les effets euphoriques de eette dernière ; mais, par la suite, jugeant que les effets dus à la cocaïne étaient plus prompts et plus énergiques, il en était arrivé à accroître progressivement les doses de cocaïne pendant qu il diminuait celles de la morphine; et il avait fini par supprimer complètement celle-ci. »

L injection hypodermique n'est pas le seul mode d'absorption du poison : Marfan a observé un homme qui absorbait, par le nez, jusqu'à 3 grammes de cocaïne par jour. Cet homme avait engendre deux enfants idiots, conçus depuis qu il était cocaïnomane. Icard cite le cas d'un médecin, qui avait toujours sur lui une certaine provision de cocaïne et d eau distillée et qui, à chaque instant, préparait sa solution dans le creux de sa main et 1 aspirait ensuite par le nez. Une sorte d'épidémie de cocaïnomanie nasale, sévissant surtout dans certains quartiers de Paris, a été, dit Régis, signalée par Briand et Vinchon, Beaussart, etc.

Par la bouche, on peut, à la suite ou sous prétexte de lésions de la 'gorge ou de l’estomac, abuser de la cocaïne sous forme de pastilles ou de vin tonique (à base de coca) ; dans ce dernier cas, l’alcool joint son action nocive à celle de la cocaïne...

La toxicité (dose toxique) de la cocaïne est difficile à déterminer parce qu elle varie beaucoup avec les individus et surtout avec leur entraînement à s’empoisonner.

« Des doses de 2 centigrammes ont déterminé, chez des femmes et des enfants, des troubles graves. Abadie a publié un cas de mort à la suite d’une injection de 4 centigrammes dans la paupière supérieure... On connait d’autre part des cas de guérison après injection d’un gramme de chlorhydrate de cocaïne... Une injection uréthrale de 80 centigrammes a tué un homme adulte en vingt minutes » (Wurtz).

Tout cela s'applique aux sujets neufs. Les cocaïnomanes qui s'entraînent et augmentent graduellement les doses acquièrent une tolérance extraordinaire el finissent par

Grasset.

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absorber des quantités invraisemblables. Le malade observé par Icard était arrivé à la dose formidable de 18 à 20 grammes par jour.

Dans les symptômes du cocaïnisme aigu je ne parle pas de F anesthésie locale obtenue avec les doses thérapeutiques. La première injection un peu forte (4 à o centigrammes) de cocaïne produit une ivresse que l'on a opposée à celle de la morphine et rapprochée de celle de F alcool : « les yeux sont rouges, la face animée, les oreilles bourdonnent, le sujet devient très loquace... il ne tient plus en place et sent une énergie surhumaine l'envahir ; il est obsédé par le besoin d'agir et de parler. Mais cette agitation dure peu et cesse au bout d’une demi-heure environ pour faire place à une sensation très désagréable d'extrême lassitude, pendant laquelle le sujet, très inquiet, ne se trouve bien ni du mouvement, parce que ses jambes paraissent fléchir sous lui, ni du repos parce que son cœur, ne cessant de battre avec rapidité, augmente son angoisse dans la station couchee. Si l'injection a été plus forte, quinze à vingt minutes après, le sujet éprouve encore, mais bien plus forte cette fois, une sensation d’angoisse précordiale en même temps qu'une sorte d'anxiétç poignante tout à fait, analogue à celle de l'angine de poitrine » ; palpitations, nausées, vomissements, respiration haletante, pâleur de la face... Dans les cas plus graves, respiration irrégulière, sueurs froides, extrémités^ glacées, pouls petit et filiforme, lipothymie, collapsus, syncope cardiaque... action vasoconstrictive généralisée et intense avec hyperthermie (40°).

Si l'absorption du poison est plus graduelle et progressive.. apparaissent les troubles psychiques : excitation générale ei agitation à type maniaque ou, dans d'autres cas, dépression plus ou moins profonde, voisine de la stupeur. Cette forme peut succéder à la première. Si les doses s'accumuientl encore, surviennent : les hallucinations , ayant pourpoint de départ la sensibilité de la peau (picotements, vermine grouiL

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lante sur son corps) ou les sens (vue, ouïe, odorat); ces hallucinations peuvent être terrifiantes; — les délires, diffus et de courte durée (comme dans les autres intoxications); — les troubles moteurs : rarement, paresie ou paralysie ; souvent, . convulsions toniques ou cloniques (tétan iformes , épileptiformes , contractures généralisées , hystériformes).

Si la mort survient, c'est dans le collapsus ou dans un état de mal comitialiforme : elle peut survenir immédiatement ou après quelques minutes ou après quelques heures (jusqu’à huit heures).

Le cocaïnisme chronique , continue Icard, donne lieu à des troubles tout à fait comparables à ceux du cocaïnisme aigu, dont ils ne diffèrent [que par leur permanence et leur gravité, liée elle-même à cette persistance : au début, excitation, agitation, fébrilité, insomnie... c'est l’activité euphorique des Indiens qui chiquent la coca — Puis, fourmillements, picotements, démangeaisons; troubles de la vue, de l'ouïe, de l’odorat, illusions et hallucinations diverses ; délires hypocondriaque, de persécution ; épisodes d'excitation aiguë pouvant nécessiter l'internement...

Ce qui différencie le cocaïnisme chronique et qu'on ne peut pas retrouver dans le cocaïnisme aigu, c'est « l'atteinte plus profonde de l'organisme en général, c'est la déchéance progressive des diverses fonctions intellectuelles et physiques. La dépression intellectuelle alterne avec les phases d'excitation et tend à devenir constante » : affaiblissement de l'intelligence, de la mémoire, démence, diminution des sentiments affectifs, de la volonté ; découragement (à peine interrompu par de courtes périodes d'activité pour se procurer le poison) ; — en même temps, troubles nutritifs progressifs aboutissant à la cachexie et au marasme : défaillances cardiaques, petitesse du pouls, syncopes fréquentes ; appétit nul, diarrhée habituelle, vomissements, haleine

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fétide, subictère, yeux caves, pommettes saillantes; impuissance génitale alternant avec des périodes d'excitation de courte durée...

« Ce qui fait la gravité particulière du cocaïnisme chronique, dit Wurtz, c est que la guérison semble être, jusqu à présent, impossible. Un morphinomane, qui est parvenu à se guérir de ses injections, pourra ne plus y retourner; un cocaïnomane y retournera sûrement (Erlenmeyer, Pichon). »

De tout cela nous pouvons conclure avec Regis que la cocaïne doit être considérée « comme l'agent d une intoxication grave qui exerce sur l'économie des ravages, aussi rapides que profonds » et qui occupe une place, malheureusement importante, parmi les poisons euphoristiques volontaires et habituels qui créent un grave et croissant péril pour t individu et pour la société.

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